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UAnnée Musicale
COMPIKGNE - IMPRIMERIE HENRY LEEEBVRE
3l, ItUE SOLrERINO, 3l
CAMILLE BELLAIGUE
L'Année
Musicale
Octobre 1888 à Octobre 1889
P A R 1 S
LIBRAIRIE CHARLES DELAGRAVE
l5, RUE SOUFFLOT, l5
I B I b L
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UAnnée Musicale
I
Tin'iATRE DE l'Opéra : Roméo et Juliette, opéra en 5 actes,
paroles de MM. Jules Barbier et Michel Carré, musique
de M. Charles Gounod.
i5 décembre 1888.
N redoutait un peu pour Roméo et
Juliette un de'placcment qui, s'il
n'c'tait pas sans gloire, n'était pas
sans danger. On savait que l'c'preuve
avait rc'ussi à Faust; il y a juste un an que
la cinq-centième représentation l'a prouve. Mais,
disait-on, Faust avait pour lui des proportions
plus vastes, plus de variété' et d'homogénéité.
Des pages aussi discrètes que le duo du balcon
et celui de l'alouette risquaient de ne pas
franchir la rampe de l'Opéra ; leur charme
allait se rompre, et, par excès de zèle pour la
1
L ANNKK MliSICALK.
L^loirc du maître, on n'arriverait qu'à diminuer,
peut-être à déconsidc'rer l'un de ses deux chefs-
d'œuvre.
Les prophètes de malheur en ont c'té pour leurs
prophc'ties. Roméo a triomphé à l'Opéra comme
ailleurs, et dans notre Louvre musical les deux
ouvrages garderont désormais leur place véritable
et définitive.
Le Roméo d'aujourd'hui est, à peu de chose
près, le Roméo d^hier ; mais ce peu de chose
est de trop. L'œuvre pouvait émigrer intacte. La
version primitive ne comportant pas de dialogue
parlé, Roméo n'avait pas besoin des raccords que
nécessita jadis l'émigration de Faust. Il n'y avait
ici rien à ajouter. Le maître n'aurait jamais dû
consentir à écrire un ballet pour Roméo, et, après
l'avoir écrit, il a dû regretter la concession faite
à des préjugés que des hommes comme lui ont
le droit et même le devoir de contrarier et de
rompre.
Le ballet de Faust, en plein enfer, presque en
dehors de l'action, avait du moins des excuses,
ne fût-ce que la réputation voluptueuse de la
localité et les vues diaboliques de Méphistophélès
sur son compagnon. Et puis la musique en est
L ANNEE MUSICALE.
exquise, et voilà le meilleur de tous les arguments.
Mais dans Roméo, quel pre'texte à la chore'gra-
phie ? Faire danser chez Capulet, quand Tybalt
est mort la veille, quand l'hymen de Juliette,
attriste par ce deuil, devrait se céle'brer dans
l'intimité, presque dans le secret ; quand Juliette
vient de boire la liqueur qui va la foudroyer,
quand nous attendons qu'elle tombe ; quand
l'action, et une action de Shakespeare, se hâte et
se précipite ! Faire danser et supprimer l'admi-
rable épithalame, le double chœur aristocratique
et religieux qui se chantait jadis autour de la
jeune patricienne, et qu'on a sacrifié à d'absurdes
entrechats ! On a déjà raccourci ce ballet, qu'on
le supprime ! Qu'on fasse exécuter un peu plus
de pirouettes au premier acte, quelques-unes
encore avant le mariage, aux sons de la marche
nuptiale ; mais qu'on débarrasse le quatrième
acte d'un hors-d'œuvre musical et d'un contre-
sens dramatique. Les abonnés viendront tout de
même, ne fût-ce que par respect humain, et pour
une autre fois ce sera un précédent. Si jamais,
comme je le souhaite, TOpéra nous donne Otello,
on ne forcera pas Verdi à faire danser.
A cela près, nous avons retrouvé avec joie
L A\M;I-: MISICALK.
notre Romeo familier. La beauté des décors,
rimportance de la mise en scène, l'elegance des
costumes, tout cet appareil plus considérable et
plus somptueux ne lui a pas ôté sa grâce et son
charme d'autrefois. Rien ne s'est atténué ; rien,
sauf les quelques taches qui déparaient Pœuvre
jadis et qui nous ont semblé plus légères. Nous
appréhendions beaucoup le premier acte à
l'Opéra : il y pouvait prendre un éclat trop
vulgaire. La fête chez Capulet, avec ses ritour-
nelles de mazurka, risquait de faire un gros
tapage et rien de plus, et de trop rappeler une
autre fête, plus foraine, hélas! que princière,
celle que donne le duc au premier acte de Rigo-
letto. Vérone est si près de Mantoue !
Eh bien ! non. Un orchestre plus nourri,
des chœurs plus puissants ont sauvé tout cela.
Nous avons surpris dans les couplets de Capulet
une phrase mélancolique, un retour sur la
jeunesse et l'amour passé, qui jamais ne nous
avait charmé ainsi. La valse même, murmurée par
^mc Patti avec une pureté de flûte, a failli nous
attendrir. La phrase surtout : Loin de Vliiver
morose^ laisse -moi sommeiller ^di pris sur les lèvres
de l'artiste une poésie que nous ne lui avions
l'année musicale. 5
jamais trouvée. Elle nous avait toujours paru
déplacée, cette valse, et peu digne de Juliette ;
et l'autre soir nous en étions presque à nous
demander si, au contraire, elle ne convient pas
au personnage ; si l'étonncmcnt, Téblouissement
du premier bal ne justifie pas chez une toute
jeune fille cette naïve effusion de plaisir ; si ce
n'est pas là le gracieux complément de sa parure,
une dentelle de plus à sa robe de fête, une der-
nière perle à son collier.
Nous n'attendions pas avec moins d'inquiétude
Pacte des duels, qui n'est pas le meilleur, que
seul eût pu brosser Meyerbeer avec la couleur
musicale, dramatique, et pour ainsi dire histo-
rique, de son triple génie. Là encore, nous avons
été agréablement surpris. Dans son nouveau
cadre, le tableau paraît plus grand et mieux
composé. L'invective réciproque : Capulets !
Montaigiis ! race immonde ! manque toujours de
développement et de cette rage folle qui devrait
précipiter l'une sur l'autre les deux moitiés de la
ville. D'autres haines frémissent au troisième
acte des Huguenots^ par exemple, dans une que-
relle pourtant moins tragique et moins sanglante
que celle-ci. Mais, en somme, à TOpéra, le tout
L ANNKE Ml'SICALK.
a fait très bonne figure. Sans avoir de valeur
me'lodique, le chœur ajouté par M. Gounod pour
fortifier une fin d'acte un peu grêle est à sa place
et bouche un trou. Au cours de Tacte, certaines
pages ou certaines phrases ont admirablement
porté à rOpéra : notamment le déchirant lamenta
du peuple autour du cadavre de Tybalt, et
surtout les préliminaires pathétiques du double
duel. La provocation de Tybalt, toute frémis-
sante de haine ; les réponses d'abord contenues
de Roméo, puis son admirable explosion ; tous
ces dialogues par apostrophes insolentes ou
furieuses ont pour ainsi dire pris du champ
comme les combattants eux-mcmes.
Une autre scène, celle de la bénédiction nup-
tiale dans l'oratoire de frère Laurent, a beaucoup
gagné en grandeur liturgique. A l'Opéra-Comique,
ce mariage secret paraissait expédié en hute et
sans solennité. Le voilà maintenant tel qu'il doit
être célébré. Sur les deux jeunes têtes inclinées
devant lui, frère Laurent étend les mains, et sa
bénédiction, grave et affectueuse à la fois, descend
comme le voile d'hyménée que l'Eglise jadis
déployait au-dessus des époux. Près du Dieu
inaccessible aux rancunes humaines, du Dieu
L ANNEE MUSICALE.
qui ne connaît pas la haine et ne souscrit jamais
à l'injustice, les deux enfants étaient bien sûrs de
trouver assistance. Moins barbares que certains
parents de la terre, le Père qui est aux cieux ne
pouvait refuser sa consécration à d'aussi belles
amours.
De cette consécration , la chaste fille ne
se fût jamais passée, mais elle n'en demande pas
d'autre. Maintenant elle peut se donner sans
honte. Elle a senti dans cette voix toute l'auto-
rité avec toute la bonté divine, et l'union de la
majesté et de la douceur donne à la scène une
double beauté que peut-être jadis nous n'avions
pas assez appréciée.
En écoutant le chant de frère Laurent, nous
pensions à une autre prière, infernale, celle-là :
l'invocation de Méphistophélès aux fleurs du
jardin de Marguerite. Là-bas le démon, comme
ici le Seigneur, intervenait dans les tendresses
humaines ; il était l'instigateur du mal, comme
ce moine est le saint complice du bien ; au lieu
de l'influence divine, il appelait les maléfices de
la nature au secours d'un amour criminel. Aussi,
quelle différence entre les deux inspirations
musicales ! A la place des accords diaboliques
8 l'aNNKK MUSiCALi:.
qui rythmaient pour ainsi dire à coups de grilfe
le chant néfaste de Satan, quelle bienveillance et
quelle amabilité sereine ! Frère Laurent, lui
aussi, connaît les secrets des Heurs, mais leurs
secrets bienfaisants, et celles qu'il a cueillies
avaient pousse' dans la montagne pour le salut de
Juliette et non pour sa perdition.
Que de détails déjà mis en lumière! Au lieu
d'un effacement général, quel surcroît de relief !
Mais ce n'est pas tout. Les récitatifs, les ritour-
nelles n'ont rien perdu non plus de leur élégance,
de leur style, de leur concordance parfaite avec
l'ensemble de l'ouvrage. Elle s'est épanouie plus
large et plus belle, la phrase de Capulet condui-
sant Juliette à Téglise : Ma fille, cède aux vœux
du fiancé qui faime. Le Mozart de la Flûte
enchantée, le Gluck d'Alceste^ l'auraient commen-
cée ainsi ; ils en auraient ainsi tracé le noble
contour. Mais M. Gounod pouvait seul l'achever
par un pareil souhait et par un pareil soupir :
Le bonheur vous attend au pied des saints autels.
Avec la même expression de tendresse et de
mélancolie paternelle, un grand poète disait jadis,
sur le seuil de l'église, à son enfant qui devait
elle aussi mourir :
l'année musicale.
Ici Ton te retient ; lù-bas on te désire ;
Fille, épouse, an^^; enfant, fais ton double devoir.
Donne-nous un regret, donne-leur un espoir ;
Sors avec une larme, entre avec un sourire.
Voilà donc l'œuvre chez elle à TOpéra. — Mais
les pages les plus intimes ont-elles aussi gardé
leur charme ? Le madrigal, le duo de Talouette,
le duo du balcon surtout, n'ont-ils point pâli,
n'ont-ils point langui ? Non, ces beautés exquises,
ailleurs un peu étouffées, au lieu de s'évanouir,
se sont épanouies ici. Le duo du balcon surtout
a répandu tout autour de lui une atmosphère de
tendresse. C'est qu'il ressemble à Tune de ces
fleurs odorantes que le Midi nous envoie. Elles
arrivent pressées, meurtries par Tétroitesse de
leur prison légère ; mais, à peine délivrées,
elles se rouvrent, elles revivent et remplissent
notre demeure de leur parfum recouvré, car elles
cachaient dans leurs calices tous les trésors du
printemps.
Oui, le second acte de Romeo et Juliette est
beau comme une fleur ; mais comme une fleur il
est délicat. Il ne faut pas « que l'univers entier
s'arme pour l'écraser », c'est-à-dire il ne faut pas
que la foule l'écrase de ses conversations ou de
1.
10 L ANNÉI': MUSICALi:.
son indilTcrcncc. Il laui rcnicndrc dans le silence,
avec rccueilleincni ei avec amour ; c'est avec
amour qu'il a cite c'crit et qu'il est chante'. Que le
public de l'Opéra daigne c'coutcr au lieu de parler,
et regarder au lieu de chercher à se faire voir, et
ce public, malgré tout l'un des plus intelligents
de l'Europe, sentira pénétrer en lui l'intime poésie
de cette musique.
Trois actes de Roméo : le second, le quatriènie
(sauf le ballet) et le dernier, sont purs de presque
toute tache; mais le second est, je crois, le plus
immaculé. Il est supérieur même à l'acte du
jardin de Faust ^ d'abord par l'égalité et la conti-
nuité de rinspiration. D'un bout à l'autre il est
conduit avec une délicatesse exquise, sans une
halte, sans une secousse ; il coule tout uniment,
il passe d'une seule haleine, et quand il a passé,
à peine en a-t-on senti la douceur fugitive.
Il est supérieur encore au troisième acte de
Faust^ sinon par l'intensité, du moins par la
chasteté du sentiment. Deux fiancés le chantent,
c'est-à-dire deux êtres heureux entre les heureux,
mais purs entre les purs. Ah ! qu'il ressemble
peu au jardin de Marguerite, le jardin de Juliette •'
Comme il entend un autre dialoi^ue ! Rien dans
L ANNEE MUSICALE.
le rôle de Juliette ne trahit le trouble et la
volupté ; l'esprit, ou le cœur, est aussi prompt
chez elle que chez Marguerite, mais la chair est
moins faible. Rappelez-vous, sur ces seuls mots :
Et pourtant f écoute! quelle langueur amollissait
la voix de la petite Allemande prise au premier
piège d'amour. Quand s'échappait des lèvres de
Gretchen Taveu de sa défaillance: Ahljefadore^
pour toi je veux mourir ! quel abandon, quelle
chute adorable, mais quelle chute !
Enfin, dans le duo de i^omeo, la forme musicale
est encore plus libre, plus ondoyante et diverse
que dans celui de Faust. Elle se prête avec plus
de souplesse aux moindres variations du senti-
ment. Toutes les mélodies (et elles sont innom-
brables) s'enchaînent et se déduisent les unes des
autres ; les rythmes, les mouvements ne font que
changer, et l'acte entier, merveille d'unité et de
variété à la fois, brille, comme un diamant à
facettes, de mille reflets changeants.
Dès le début, tandis que le rideau se lève sur
la scène encore vide, le prélude enveloppe de
mystère le jardin endormi. Quelle différence
entre ce commencement et celui du troisième
acte de Faust ! Combien je préfère ce paysage à
12 L ANMiK MUSICALE.
rinuiilc romance du malencontreux Siebel ! Indi-
que' par la caniilènc des violons, reffct de nuit
et de calme est encore accentue' par le petit chœur
des compagnons de Rome'o. Rome'o demeure
seul, la fenèirc de Juliette s'illumine, et une
simple modulation, quelques accords d'instru-
ments à vent tombés en triolets et d^une chute
lente, expriment bien le rayonnement de cette
clarté' be'nic. La partie interme'diaire de la belle
cavatine : Ah ! lève-toi, soleil! celle qui relie les
deux couplets, est accompagne'e par un orchestre
qui jase et que traversent mille soupirs, mille
vagues murmures. A partir de ces mots : Elle
rêve ! Elle dénoue une boucle de cheveux ! sur
Tondulation continue des violons passent tour à
tour des contre-chants de flûte, de clarinette, et un
hautbois solitaire, par une arabesque délicieuse,
ramène le motif du commencement,
A la cavatine de Rome'o la scène suivante se
rattache tout naturellement par deux simples
accords de harpes, et, sur une note inattendue,
pose'e comme au hasard, Juliette apparue com-
mence à rêver. Se lassera-t-on enfin de pre'tendrc
que notre musique française, rebelle à tout
progrès, obstinc'ment dédaigneuse de la vérité ou
l'année musicale. i3
de la vraisemblance théâtrale, reste asservie aux
vieux systèmes, aux formules traditionnelles et
symétriques de jadis ? Comment traduire la
rêverie de Juliette et ses confidences aux étoiles,
mieux que par toutes ces phrases errantes sur
les lèvres de la jeune fille au hasard de ses sou-
venirs, de ses craintes et de ses espérances ? Où
trouver moins de rigueur et de formalisme que
dans ce perpétuel échange de mélodies, qui vont
et reviennent de l'un à l'autre des fiancés, enve-
loppant d'un nimbe sonore leurs deux têtes
rapprochées ?
Les librettistes ont eu le bon goût de suivre
ici Shakespeare presque mot à mot, et le musicien
a noté avec une sensibilité raffinée les moindres
nuances de Tâme de Juliette, la plus charmante
peut-être entre toutes les âmes de vierge et de
femme.
Au premier mot de Roméo, qu'elle entend
sans le voir, elle frissonne : Qui in écoute? dit-
elle; et d'un ton légèrement offensé, pour ainsi
dire avec un geste musical seulement de fierté
virginale, elle ajoute : Qui surprend mes secrets
dans V ombre delà nuit? Dans la simple question :
N'es-tu pas Roméo ? quel ardent désir que ce soit
14 L ANNÉE MUSICALE.
lui ! C'csi lui, en clfci, et Juliclic rassurée lui
rJvèlc tout son cœur. En deux ou trois pages,
rame de la jeune rillc se dévoile, plus complexe,
sans être compliquée cependant, que l'âme de
Marguerite. Pauvre et naïve Gretchen! A peine
avait-elle entendu Faust lui murmurer la phrase :
Laisse-moi contempler ton visage ! qu'elle la
redisait, docile à la première leçon d'amour. Elle
n'était pour ainsi dire que l'écho du bien-aimé;
elle ne chantait qu'après lui et d'après lui. Juliette
a plus d'initiative et de spontanéité. Sous les
détours nonchalants des mélodies, sous leurs
harmonieuses cadences se glissent des accents
d'orchestre légers, mais expressifs, des soupirs
de hautbois, de bassons, de cors, et ces moel-
leuses sonorités estompent derrière les deux
enfants l'ombre bleue de la nuit d'Italie qui pro-
tège leur bonheur.
Juliette poursuit : Cher Roméo^ dis-moi loya-
lement : Je faime^ et je te crois. Alors les harpes
s'envolent, et les promesses et les serments les
suivent. Mais un soupçon effleure déjà Juliette.
Roméo ne la trouvera-t-il pas bien osée d'avoir
parlé si vite ? Aussi se hate-t-clle, sinon de ré-
tracter son aveu, du moins d'en partager la douce
i5
honte avec la nuit, dont le voile indiscret a
tj^ahi le mystère.
Ni Shakespeare ni M. Gounod n'avaient dit
encore ici tout ce qu'ils avaient à dire. Mais la
musique, plus lente que la poésie, risquait en se
prolongeant de devenir monotone. Les libret-
tistes et le musicien ont bien fait de couper un
instant le duo par le petit chœur des valets et le
bref et plaisant épisode de la nourrice. On ne
voit qu'avec plus d'émotion reparaître Juliette et
Roméo ; on n'est que plus délicieusement repris
par la douceur renaissante de leur entretien.
Tout l'acte est très bien mis en scène à l'Opéra.
Ce n'est pas au balcon cette fois que revient
Juliette, mais sur la terrasse, derrière une grille
légère; jusqu'à la fin du duo, clic va de cette
terrasse à sa fenêtre, éloignant, puis rappelant
Roméo, et ces allées et venues donnent encore
plus de langueur aux adieux amoureusement pro-
longés. Juliette ne quittera pas Roméo sans avoir
tout prévu, tout préparé. Avec une tendresse
grave, presque solennelle, elle s'offre à lui pour
femme : elle le prie de fixer le jour, l'heure et le
lieu de leur hymen. Si par malheur, ajoutc-t-ellc
avec méhtncolie, avec un vague soupçon ouc le
l'année musicalk.
mal existe et qu'il est des amours moins purs et
moins durables que le sien : « si, comme dit à
Romeo la Juliette de Shakespeare, si tu as des
intentions qui ne sont pas bonnes, » oh ! alors
Tardente, mais honnête enfant, ne se donnera pas,
quitte à mourir de s'être refusée.
Mais elle n'a rien à craindre. Exalte'e, presque
indigne'e, la protestation de Romc'o ne se fait pas
attendre. Comme tout à l'heure, les harpes
s'envolent encore, mais d'un essor plus impc'-
tueux, et quand viennent les mots : Dispose en
reine^ dispose de ma vie! tous les instruments à
cordes, éperdus, joignent leur unisson à la voix
du jeune homme pour la fortifier et l'emporter
plus haut ; tout l'orchestre s'élance vers Tenfant
radieuse dans une effusion unanime d'enthou-
siasme et d'amour.
Ces deux êtres qui se sont rencontre's il y a une
heure à peine, s'adorent maintenant pour l'éter-
nité ; ils ont conclu le pacte de leur immortelle
tendresse. Avant de se quitter, et pour la pre-
mière fois depuis le commencement du duo, ils
chantent ensemble; leurs deux voix n'en font
plus qu'une, comme leurs âmes. Ah ! l'adorable
séparation, toujours et toujours retardée ! Quelle
L ANNEE MUSICALE. 1/
lenteur à de'nouer les bras enlacés, à détourner
les regards confondus! Une dernière fois, Juliette
rappelle son bien-aimé. Mais elle sent bien qu'il
faut le laisser partir, qu'elle ne saurait lui per-
mettre de franchir aujourd'hui le seuil de son
asile. Elle rentre donc, et sa lampe s'éteint. La
nuit poursuit son cours, la chaste nuit qu'ils
ont respectée tous deux, qu'ils ont faite leur
confidente et non leur complice. L'orchestre de
nouveau peut chanter, reprendre sans trouble la
cantilène du prélude. La pure mélodie ramènera
dans les rêves de Juliette tous les souvenirs sans
un seul remords de l'amour, et le baiser que
Roméo confie à la brise ira se poser, sans le faire
rougir, sur le front endormi de la fiancée.
Ce second acte, qui renferme les plus exquises
beautés de Rojnéo, ne les renferme pas toutes;
mais si nous voulions examiner la partition
entière, l'espace aujourd'hui nous manquerait. Il
faudrait rappeler d'abord l'admirable prologue,
impassible récit de haine que traverse un rayon
d'amour. Nous parlions plus haut du génie his-
torique de Meyerbcer. Le maître des Huguenots
n'eût sans doute rien trouvé de plus original et
de plus grandiose. On pourrait suivre encore
i8 l'année Mrsir.ALK.
ailleurs que dans le second acte le grand cou-
rant de tendresse dont le génie de M. Gounod
aura été pour la musique contemporaine la
source la plus abondante. Nous n'avons rappelé
que le duo des fiançailles, parce qu'il est le plus
complet peut-être, et que l'amour y circule,
comme le sang dans nos veines, en mille petits
filets dont il faut suivre attentivement le réseau
délié. Le duo nuptial et le duo funèbre, sans
parler du madrigal du premier acte, s'imposent
plus vite à l'admiration, et le public n'a pas
besoin qu'on lui signale, par exemple, la mer-
veilleuse phrase de l'alouette, ou le fameux cri :
Juliette est vivante! Il n'exige pas non plus
qu'on le mette en demeure d'opter, ou que nous
options nous-mêmes pour Faust ou pour Roméo.
Qu'il admire et qu'il aime comme nous les deux
partitions sœurs, et qu'il se rappelle le mot sin-
gulier mais expressif de Victor Hugo: Les chefs-
d'œuvre sont comme les loups, ils ne se mangent
pas entre eux.
Mais Roméo et Faust^ diront peut-être les
difficiles, ne sont que deux éditions du même
ouvrage ; Roméo n'est qu'un pastiche ou une
redite de Faust. — On ne saurait, en effet, me-
l'année musicale. 19
connaître la ressemblance et la parenté des deux
ouvrages. Mais quel maître a jamais différé de
lui-même ? Lequel s'est renouvelé au point de
ne pas se faire partout reconnaître ? Mozart ne
pense -t- il et n'écrit -il pas toujours comme
Mozart ? M. Gounod, de même, parle sa langue,
celle qu^il s'est faite, et, avant de le lui reprocher,
il faudrait reprocher aux rosiers de porter toujours
des roses. Faust ! Roméo ! deux opéras d'amour,
deux variations sur le même thème, au fond
toujours la même chose. — Oui ; mais l'amour
aussi est au fond toujours la même chose, et per-
sonne, je crois, n'a pensé encore à s'en plaindre.
Noustenonsàféliciter chaleureusement MM. les
directeurs de TOpéra. Ils ont fait à l'œuvre de
M. Gounod un accueil digne d'elle ; ils lui ont
rendu des honneurs d'interprétation et de mise
en scène qu'elle ne trouverait pas, croyez-le bien,
ailleurs qu'à Paris. Aujourd'hui qu'on ne ménage
guère ces messieurs, nous qui parfois leur avons
adressé des reproches, esthétiques bien entendu,
mais des reproches, nous aimons à les remercier
très haut.
Nous n'étions pas sans inquiétude, peut-être
sans prévention, en allant écouter M'»'' Patti.
20 L ANNKK M U S I C A L K.
Nous ne Tavions entendue qu'une fois ; nous
ne connaissions guère que par les contes de fées
cette voix et cette virtuosité légendaires. De temps
en temps, les journaux racontaient que M'"° Patti
était à Rio-de-Janeiro ou à Buenos-Ayres, qu'elle
y chantait Lucia ou la Sonnambula parmi des
monceaux de fleurs et d'or; et nous déplorions
que cette rare créature eût suivi ce vulgaire che-
min; que, depuis vingt ans, elle eût pris ou qu'on
eût pris pour elle le soin de son opulence et de
sa renommée voyageuse plus que de sa gloire
véritable ; qu'au lieu d'étudier l'art nouveau dans
notre vieille Europe, clic allât porter au Nou-
veau Monde les débris d'un répertoire en ruine.
Nous nous disions tout cela. Mais M"*' Patti
n'a eu qu'à paraître, et nous avons été sous le
charme. D'un bout à l'autre de son rôle,
^mc Patti a été rintclligence,la grâce et la jeunesse
même; la Juliette de Shakespeare, comme celle
de M. Gounod. Avec quelle timidité et quelle
modestie elle a joué le premier acte; les autres,
avec quelle tendresse câline et parfois quelle
puissance et quelle sobriété ! Comme elle a
écouté les instructions de frère Laurent ! Comme
on a vu passer sur son visage l'appréhension.
L ANNEE MUSICALE. 21
l'horreur du sommeil semblable à la mort,
comme on y a vu revenir par degrés et s^e'panouir
enfin la joie du re'veil et de la vie retrouvée !
La voilà donc une grande artiste, celle à qui
nous n'avions jamais entendu prodiguer que des
noms d'oiseaux chanteurs ! Mais, direz-vous,
qu^a-t-elle fait de sa voix et de sa virtuosité? Sa
voix! Je gage qu'une jeune fille s'en contenterait
encore et pour longtemps. Quelques notes du
haut sans doute sont moins pures, moins faciles,
mais quelle fraîcheur les autres ont gardée !
Quant à la virtuosité, aucune autre n'approche de
celle-ci. On s'est étonné que le premier soir
]y[mc p^tti^ légitimement émue, n'eût pas chanté
la valse avec une irréprochable perfection. Je
demanderai seulement leur avis aux auditeurs des
jours suivants, et je demanderai surtout, avec
Alfred de Musset, jugeant autrefois une autre
artiste, M'^^ Pauline Garcia, la permission de ne
pas compter les plumes qui tombent au premier
coup d'aile d'un oiseau qui s'envole.
On a cherché à M""^ Patti encore d'autres
querelles, indignes d'elle et indignes de nous. On
lui a reproché de n'être plus assez virtuose, quand
on s'était plaint jusqu'ici qu'elle le iïii trop. On
22 L anm:f-: musicale.
lui a reproche jusqu'à son agc. Eh bien ! puisque
vous voulez pour le rôle de Juliette des femmes
de vingt ans, amenez-en donc, et vous verrez
comme après celle-ci les autres le chanteront!
Le rôle de Capulet est tenu avec autant de
noblesse que de douceur par M. Delmas, dont
nous avons plaisir à signaler les progrès inces-
sants. Il a mis beaucoup de mélancolie dans le
passage du premier acte : O folles années qu'em-
porte le temps^ beaucoup de dignité' et d'affection
dans la phrase du quatrième acte : Ma fille, cède
aux vœux du fiancé qui faime. Un jour, qui n'est
pas loin, M. Delmas sera un artiste de premier
ordre.
Quant à M. Edouard de Reszké, frère Laurent,
ce n'est pas un moine ; c'est tout un chapitre, et
un chapitre noble. Sa voix d'orgue donne au
personnage un caractère de majesté' pontificale
et pour ainsi dire d'onction gigantesque. Ce
torrent sonore s'épanche toujours sans brutalité ;
jamais il n'emporte dans sa course les détails
même les plus délicats : Dieu qui fis Vliomme à
ton image^ et de sa chair et de son sang créas la
femme. A ce mot : la femme., M. Edouard de
Reszké donne un accent de complaisance et de
l'année musicale. 23
bontc qui nous a rappelé le traditionnel : « Quant
à vous, mademoiselle... « des allocutions nup-
tiales.
Nos compliments à M. Muratet, un intelligent
Tybalt, aux chœurs et surtout à l'orchestre, qui
a joue' comme il joue toujours quand il est dirigé
par M.Gounod,et quelquefois quand il est dirigé
par d'autres.
Enfin, de M. Jean de Reszké, le héros de ces
belles soirées, que dire que nous n'ayons dit cent
fois depuis qu'il a débuté, et que tous à la
longue ne se soient décidés à dire comme nous ?
Oui, la foule et ceux qui se flattent de la con-
duire ont fini par acclamer avec l'enthousiasme
dont il est digne l'artiste aujourdUiui sans égal.
Ah ! l'admirable talent, sans défaut et sans excès !
Quel style, et quelle voix ! Même au comble de
la passion, quelle possession de soi, quel équi-
libre, quel instinct et quelle science ! Quelle
jeunesse avec quelle maturité ! Il est venu pour
M. Jean de Reszké, le moment glorieux, enchan-
teur, où un grand artiste est maître absolu de
lui-même et du public qu'il a cnhn conquis, ce
moment auquel on voudrait dire, comme le
Faust de Goethe : « Arrête-toi, tu es si beau ! »
24 L ANNi':i: M r SIC au:.
Que M. de Rcszkc jouisse de son triomphe, le
plus éclatant et le plus légitime que nous ayons
jamais vu à TOpcra ou ailleurs ; mais qu'il nous
permette aussi d'en jouir le plus longtemps
possible. On disait que les deux frères songeaient
à nous quitter pour aller chercher fortune au
loin. Puissent-ils demeurer en France, et, pen-
dant quelques années encore, préférer à ceux qui
les payeront le plus ceux qui les admirent et qui
les aiment le mieux !
II
NOS COMPOSITEURS
Veuillent les. Immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive être repris !
ous allons parler de contemporains, de
vivants, essayer de caractériser le talent
de six compositeurs français que nous
connaissons, qui nous connaissent,
que nous avons salue's hier, avec lesquels nous
dînerons peut-être demain. Après nous avoir
tenté, voici que l'essai nous intimide. Les artistes,
même les plus grands, sont si ombrageux, si
jaloux d'eux-mêmes ! On donne aux musiciens,
trop couramment, mais non sans raison, le nom
de maîtres. Ces maîtres facilement irritables,
nous ne voudrions pas les blesser. Nous vou-
drions n'écrire d'eux que ce qu'ils auront plaisir
2
26 l'annkI': Mi'sicALi:.
à lire. Nous le pouvons peui-èlre aujourd'hui.
Aujourd'hui que nul devoir de chronique et d'ac-
tualité ne nous impose l'analyse minutieuse d'une
œuvre nouvelle, prenons notre distance, recu-
lons-nous un peu pour ne voir de ces diverses
ligures que l'ensemble, les grandes lignes : les
belles. Laissons dans l'ombre les de'tails, les
défauts, et donnons-nous une fois le plaisir, trop
rarement permis, de dire à des artistes admirés,
aimés, rien que la vérité, sans leur dire toute la
vérité.
Gounod, Ambroisc Thomas, Reyer, Saint-
Saëns, Massenet, Delibes. Tous de l'Institut ! —
Oserons-nous donc témoigner encore de quelque
respect pour la vieille compagnie ? N'entendons-
nous pas déjà qu'on s'étonne et qu'on raille?
Quoi ! les chefs de Pécolc française, cette demi-
douzaine de musiciens en uniforme, patentés,
consacrés par une distinction officielle et par le
banal honneur de tant de succès populaires î
Vous oubliez, nous dira-t-on, Vlmmortel^ ou
vous ne l'avez pas compris, si vous avez restreint
celte satire à la seule Académie française. Eten-
dez-la aux cinq classes de l'Institut. Soyez de
votre époque, suivez le courant, entrez dans ce
L ANNÉE MUSICALE. 27
que nous appelons le train. Dédaignez, attaquez,
méprisez d'en bas tout ce qui est en haut ; célé-
brez les inconnus, les obscurs, les impuissants ;
ébranlez toute hiérarchie, même celle du mérite ;
en art comme en politique, n'ayez plus le goût
de l'élite, mais du nombre; le règne de la médio-
crité et de la foule est venu.
Beaucoup parlent ainsi maintenant et se plai-
sent à ces impertinents paradoxes. Ils ont tort.
Sans compter que, sous prétexte de détruire des
préjugés, ils créent des préjugés à rebours ; par
haine de l'Académie, ils en viendraient presque à
fonder une contre-Académie.
Qu'il ne soit pas indispensable, pour avoir du
talent, fût-ce du génie, d'être membre de l'Ins-
titut, rien de mieux ; mais au moins qu'il ne soit
pas non plus indispensable de ne pas l'être.
Certes, nous aurions en musique bien des noms
à citer après ceux que nous avons choisis : par
bonheur, il y a plus de six musiciens en France.
Mais peut-être ceux-ci méritent-ils au moins
d'être nommés et étudiés les premiers. S'ils ne
font pas tout l'honneur de notre école nationale,
ils lui font beaucoup d'honneur. Cette école, nos
voisins d'Allemagne et d'Italie auraient le droit
28 l'annke musicale.
de nous Tenvicr; ils ne nous opposeraient pas un
groupe d'artistes vivants d'égal mérite. A la fois
personnelle et éclectique, notre musique est libre,
sinon de louic intlucncc. au moins, de toute
tyrannie. Elle a prolité dans la mesure de ses
besoins et de ses facultés du génie de nos voisins.
Elle s'est servie de Wagner, par exemple, sans
s'asservir à lui. Elle abonde en talents divers. Nul
ne ressemble moins à M. Saint-Saëns, par exem-
ple, que M. Massenet, sinon M. Léo Delibes, et
parmi les maîtres de notre pays, aucun ne peut
se vanter d'être le maître unique.
I
M. CHARLES GOUNOD
Décembre 1888.
Je crois que c'est le plus grand de tous nos
vivants, et plusieurs de ses confrères eux-mêmes
sont de cet avis. Du moins ils le disent. S'il
fallait sacrifier toutes les œuvres des maîtres d'au-
jourd'hui pour en sauver une seule, il se pourrait
que le suffrage universel demandât à l'unanimité
l'année musicale. 29
le salut de Faust ^ et pour une fois il aurait peut-
être raison.
La musique de M. Gounod est de notre âge,
mais déjà notre génération a vieilli plus qu'elle ;
elle demeure et nous passons. Du Faust de
M. Gounod, chaque fois qu'on y revient, on pour-
rait répéter ce que disait Gœthe du sien : « Le
cœur est toujours secoué par les frissons de la
jeunesse à l'approche de ces magiques appari-
tions. )) Quoi qu'en pensent les prétendus pro-
gressistes de notre temps, et les envieux, qui sont
de tous les temps, le chef-d'œuvre de Gounod,
celui que depuis lors il n'a jamais dépassé, ni
peut-être même atteint, Faust, est en possession
de la gloire et d'une gloire légitime et durable.
Cette musique a été comme une source nou-
velle, jaillie de notre sol. M. Gounod a fait une
langue musicale que personne n'avait parlée
encore et que beaucoup ont essayé de parler
depuis. Remontez dans l'histoire de l'école fran-
çaise, vous ne rencontrerez rien de pareil : ni
chez Berlioz, ni chez Halévy, ni chez Auber, ni
chez Boïcldicu, ni chez nos vieux maîtres du dix-
huitième siècle. Gounod a trouvé, créé quelque
chose, et l'on n'est un grand artiste qu'à ce prix.
2.
-••O L A.N'NKI, Al l MCA Li:.
Ce quelque chose est diflicile à delinir, à préciser
avec des mois: car la critique d'art, surtout la
critique musicale, ne peut malheureusement,
comme la critique littéraire, s'aider d'exemples et
de citations, lu puis les sentiments, les sensa-
tions même, dont elle traite bien plus que des
idées, s'indiquent, mais ne se dc'montrent guère.
C'est justement tout un ordre de sentiments et
de sensations, dont M. Gounod a renouvelé l'ex-
pression : l'amour. Il a transformé l'amour en
musique. M. Ambroise Thomas, nous le verrons,
est surtout un mélancolique ; M. Gounod est un
amoureux (il va sans dire que nous ne parlons
que de l'artiste). Ma grand'mère chantait jadis :
c( C'est l'amour, l'amour, l'amour, qui mène le
monde à la ronde. » M. Gounod devrait bien
mettre en musique cette chanson-là. Avec sa
barbe blanche, ses yeux clairs et profonds, ses
grands gestes qui bénissent, quand il parle ou
qu'il chante d'une voix émue et haletante, il res-
semble à un apôtre de l'amour. Amour sacré,
amour profane ; amour de l'Evangile et de l'Imi-
tation, ou de Shakespeare et de Gœthc; amour
de Dieu ou de ses créatures ; amour de la tète, du
cœur ou des sens, il les a tous compris et tous
l'année musicale. 3i
éprouvés. (De plus en plus il va sans dire que
nous ne parlons que du musicien.) Des artistes
que nous étudions, avec M. Massenet, dont la
flamme pourrait bien s'être allumée à son foyer,
il est le plus ardent, le plus passionné, et voilà
peut-être pourquoi il est le plus grand.
Cette ardeur, cette passion, il les a portées à la
fois dans la musique de théâtre et la musique
d'église ; il les a partagées entre ces deux moitiés
de son génie et de sa longue carrière. Il a servi
deux maîtres, et, loin de trahir aucun des deux,
il a tenté de les réconcilier. On s'en est étonné,
scandalisé même, et on a eu tort. Jamais dans
l'œuvre de M. Gounod l'amour divin n'a été, je
ne dirai pas profané, mais terni seulement par le
voisinage ou l'ombre des humaines amours. Mar-
guerite, par exemple, a péché par tendresse, et
c'est par une autre tendresse qu'elle est sauvée. Il
n'y a là rien de choquant. La pécheresse, ou
plutôt la victime, a mérité d'emporter au ciel le
nom et le souvenir du bien-aimé. Le dernier cri
que Gœthe ait mis sur ses lèvres : Henri ! Henri !
est un appel à Faust qu'elle voulait emmener et
que le Dieu de miséricorde eût reçu dans son sein
avec elle.
ANNEE MUSICALE.
Quant à Rnmco^ rien n'est plus pur que cet
adorable et long duo : de Hançailles d'abord, puis
d'hymen et enrtn de mort. Ici Dieu n'a rien à
pardonner; il n'a qu'à bénir et à immortaliser de
chastes et douloureuses amours.
Certaine critique s'est donc fourvoye'e, elle a
manqué de justesse autant que de convenance
quand elle s'est permis d'appeler l'œuvre de
M. Gounod un mélange de mysticisme et d'éro-
tisme. Il n'y a là qu'une injure gratuite. Nulle
part on ne peut relever chez M. Gounod une
infraction aux convenances esthétiques, un com-
promis suspect entre les choses humaines et les
choses de Dieu. L'auteur de Faust n'est pas de
ces artistes auxquels on peut reprocher, tout en
admirant leur talent et leur imagination origi-
nale, d'avoir non pas avili, le mot serait trop gros,
mais affadi les sujets divins. Le choral des Epées
a la carrure d'un choral de Haendel, et les
psaumes de la pénitence planant sur Marguerite
éperdue ne sauraient indigner les échos de Té-
glise.
La phrase du peuple agenouillé autour du
cadavre de Valentin, cet admirable plain-chant
funèbre, est-ce encore de la religiosité mondaine?
l'année musicale. 33
Et dans le trio de la prison, dans le triple et
sublime clan de Marguerite vers le ciel, assomp-
tion d'une âme délivrée, reste-t-il une trace d'hu-
manité et la moindre souillure de la terre?
Quant à la musique religieuse de M. Gounod,
ardente, passionnée, elle n'est pas pour cela pro-
fane. Mais dans Rédemption^ dans Moi^s et vita,
dans Pacte de baptême de Polyeucte (un admi-
rable fragment trop oublié), jusque dans cet
Ave Maria dont le maître a réchauffé le prélude
du vieux Bach, partout on retrouve l'auteur de
Faust et de Roméo. — D'accord, ainsi qu'on
retrouve dans le Requiem le maître de Don Gio-
vanni. Ni Mozart ni M. Gounod n'ont manqué
pour cela au respect qu'on doit à Dieu. Telle
phrase du baptême de Polyeucte rappelle une
ritournelle de Roméo] c'est possible; mais notre
cœur fait-il tant de distinctions ? Sont-elles si
nettement séparées, les régions de notre ame ?
Pour toutes nos tendresses, avons-nous plus d'un
mot : aimer? et quand ils atteignent une certaine
hauteur, tous nos sentiments ne se purifient-ils
pas, tous nos amours ne se fondent-ils pas dans
l'amour? — «'
Ainsi chez M> Gounod pas de disparate, pas'.'^^M j
U i
1^4 l'aNNÉK MISICALK.
de dissonance; plus que toute autre, son âme
est une.
On ferait de ses hero'ines une i^alerie char-
mante : Mart;ueriie à sa fenêtre ; Juliette endor-
mie sur ie marbre de son tombeau ; Mireille
ctîeuillant les rameaux d'un mûrier; Sapho debout
sur la falaise et donnant le dernier baiser à sa
lyre d'or. Dans la musique de M. Gounod plus
que dans tout autre, la femme tient la première
place, et ce n'est pas du nom de Faust, mais de
celui de Marguerite qu'il aurait dû nommer son
chef-d'œuvre.
Le Faust de M. Gounod, a-t-on dit encore,
n'est pas celui de Gœthe. Non certes, ou du moins
il n'est pas tout le Faust de Gœthe, et cela, aucun
Faust ne l'a encore e'tc', pas plus celui de Schu-
mann que celui de Berlioz ; aucun peut-être ne
le sera jamais. C'est l'cternelle et glorieuse des-
tinc'e des œuvres comme celle de Gœthe : tous les
artistes (et ils sont nombreux) qui les interprè-
tent, les interprètent à leur manière. Les trois
grands Faust de la musique renvoient au Faust
original, dont ils sont tous illuminés, un rayon de
sa lumière transformée à leur foyer. M. Gounod
s'est peu attache au côte' fantastique et philoso-
l'année musicale. 3d
phiquc de Faust ; il s'est moins soucié de Méphis-
tophelès et de Faust lui-même que de Gretchen.
Dans le poème immense, parfois ténébreux, où
l'un des plus vastes esprits modernes a jeté ses
pensées, ses théories, ses croyances, où se heur-
tent le moyen âge et l'antiquité, la terre, le ciel
et l'enfer, il n'a vu que la blanche figure d'une
enfant de quinze ans ; il a consacré toute la dou-
ceur de son génie, toute la tendresse de son âme
à chanter une simple et triste aventure d'amour.
Mais de quelle voix il l'a chantée ! Jamais, on
ne saurait trop le redire, jamais la musique
n'avait aussi finement noté les plus exquises
nuances de l'amour: jamais elle n'en avait rendu
ainsi le sentiment et la sensation à la fois : trou-
bles, craintes, pudeur, désirs et défaillances,
frissons de corps et d'âme, dans la scène du
jardin tout est rendu, tout jusqu'aux délices du
baiser.
Le duo, depuis le commencement jusqu'à la
chute du rideau sur le ricanement de Méphisto-
phélès, n'est qu'une leçon et un exemple d'amour.
On en pourrait étudier et expliquer chaque
phrase, depuis celle-ci : Laisse-moi contempler
ton visage^ qui monte des lèvres de T^tust à l'o-
36 i/anm:i: misicalk.
rcillc de Margucriic, et glisse comme une longue
caresse le long de ce corps virginal jusqu'au cri
de Marguerite ouvrant enfin les bras au bien-
aimé. Même dans Torchestre on sent l'amour. Je
connais, tandis que Marguerite chante à sa fenê-
tre, un contre-chant de flûte si doux, si envelop-
pant, qu'il justifie la brusque question du maître,
un soir que nous écoutions Faust ensemble et
qu'en entendant soupirer cette flûte, il s'écria :
Sens-tu des cheveux de femme autour de ton cou?
— ■ Le fait est qu'il n'y a pas une musique comme
celle de Gounod pour vous faire sentir de ces
choses-là.
Voilà un des mots de M. Gounod dans le genre
amoureux. Il en a dans tous les genres, et je ne sais
rien de plus original, de plus intéressant et de
plus profitable que la conversation intime du
maître. Aucun artiste ne s'est moins que lui spé-
cialisé dans son art, encore moins dans son
métier. Personne n'a mieux compris pourquoi
les Muses, comme les Grâces se tenaient par la
main. M. Gounod a des clartés de tout, et des clar-
tés dont parfois s'illuminent de grands horizons.
Il comprend Mozart comme personne, comme
Mozart peut-être ne se comprenait pas lui-même.
L'ANNÉE MUSICALE. 37
Son expression est pittoresque et son discours cha-
leureux. Il a des boutades étranges et d'heureuses
formules. Un jour il dira à un directeur de théâtre
après une mauvaise représentation de Faust :
Vous lâchez vos artistes à travers ma partition
comme des veaux à travers un potager. Une autre
fois, parlant avec inquiétude de certaines ten-
dances dangereuses et des voies incertaines où la
musique menace de s'engager, il énoncera ce pré-
cepte qu'on ferait bien de méditer : En art, il ne
faut jamais de bornes, mais toujours des bases.
Et comme les gestes du maître accompagnent
bien ses discours ! La première fois que je l'ai
vu, c'était le jour de ma première communion,
et il était à mes genoux, par terre, sur la place de
l'église. On lui avait demandé pour moi sa béné-
diction de musicien, et c'est lui qui me deman-
dait ma bénédiction de néophyte. Je ne me rap-
pelle plus très bien comment je m'en suis tiré ;
mais je ne souhaite pas aux enfants timides de
faire de cette façon la connaissance d'un grand
homme.
38 l'année musicalk
II
M. AMBROISE THOMAS
Décembre 1888.
Il est un mot, très beau par lui-mcme, mais
que, je ne sais pourquoi, l'usage, dans le langage
esthétique surtout, a déprécié, dépouille de sa
haute et noble signification; c'est le mot: honnête.
On dirait peut-être encore avec une certaine
énergie de louange : C'est le plus honnête des
hommes ; on n'oserait guère dire, sans craindre
de ne pas en dire assez : le plus honnête des
musiciens. Tant pis ! Nous aimerions pouvoir
rendre à cet éloge toute sa force et toute sa pureté
pour l'appliquer sans réserve à M. Ambroise
Thomas.
Né à Metz, en 181 1, M. Ambroise Thomas
reste des nôtres, n'en déplaise à certain critique
d'outre-Rhin qui s'est permis un jour de reven-
diquer pour TAllcmagne le musicien de Lorraine,
oubliant sans doute qu'on ne s'empare pas de
l'année musicale. 39
l'art comme du sol français. Français de toute son
âme, M. Ambroise Thomas passe tour à tour ses
rares semaines de loisir aux deux extrémite's de
notre vieille France, oppose'es comme les deux
aspects de son talent ; il est l'hôte de la rieuse
Provence et de la Bretagne mélancolique, comme
il est l'auteur du Caïd et à^Hamlet.
L'auteur du Caïd! Peut-être lui plaît-il encore
de se rappeler qu'il le fut, mais il lui plaît moins
qu'on le lui rappelle. Le grand vieillard sérieux
n'aime pas qu^on ramène sur ses lèvres le rire
d'autrefois. Pourquoi ce scrupule ? Il était si franc
et si français le rire du Caïd ! Péché de jeunesse,
dites-vous, mais alors un de ces péchés charmants
dont il n'y a pas lieu de se repentir. Eussions-
nous fait Mignon et Hamlet et Françoise de
Rimini^ nous n'oublierions jamais le Caïd: ce
coin d'Algérie, de la vieille Algérie fantaisiste,
pays d'odalisques et d'eunuques, de modistes et
de tambours-majors. « J'aime les militaires »,
disait la Grande Duchesse, et elle avait raison.
Hélas ! il n'y en a plus maintenant; il n'y a que
des soldats, et c'est tout autre chose. La guerre
désormais sera terrible ; elle ne sera plus joyeuse
et gaie sous le grand soleil d'Afrique, fantasia
40 L ANNKE MUS ICA LK.
sanglante, il le fallait bien, mais brillante aussi,
pleine d'entrain et de verve, plus que de haine et
de fureur. Ah ! les petites garnisons algériennes,
qu'elles devaient être charmantes jadis, et comme
nous savons gré au Caïd de nous garder une
vision, fût-elle bouffonne, d'un temps et d'une
vie qui ne sont plus !
Très promptement le talent de M. Ambroisc
Thomas s'est assombri et la tristesse a pénétré
dans cette âme. Du Songe d'une nuit d'éte\ repris
il y a deux ans, je crois, à l'Opéra-Comique,
quelle est la meilleure page? Une page de rêverie,
presque de tristesse : Tentrce de Shakespeare
dans le parc de Richmond. C'est la nuit, une
pâle nuit d'Angleterre, baignant d'incertaines
clartés les chênes et les pelouses humides.
Shakespeare marche lentement sous les arbres ;
il aspire le parfum des fleurs et les voluptés de
l'ombre, mais celles dont parle le poète : « les
tièdes voluptés des nuits mélancoliques «.Voilà
le mot qui s'impose, le mot qui désormais et
de plus en plus va caractériser la musique de
M. Ambroise Thomas. « Ah! si ce n'est qu'un
songe^ prolonge cet instant de bonheur ! » Impos-
sible de se rappeler la chute mélodique de cette
L ANNÉE MUSICALE. 41
phrase sans en ressentir aussitôt le charme triste.
A ce môme Songe d'une nuit d'éte\ lorsque, à
Toccasion de la reprise dont nous parlons, le
compositeur a ajouté une page nouvelle, est-ce
un couplet jovial pour Falstaff? est-ce un air
vocalisé pour la Reine? Non: c'est encore une
mélodie rêveuse pour Shakespeare, un retour
pensif vers les années d'enfance et vers les
premiers horizons.
Après le Songe, Mignon. — Décidément la
gaieté s'éteint chez le musicien. Philine rit du bout
des lèvres, et d'un rire impertinent, presque
agaçant, qui ne nous gagne pas. Au contraire,
quelle tristesse attirante que celle de la petite
bohémienne ! Connais-tu le pays où fleurit
Vorange?^? Ni Schumann ni M. Gounod n'ont
trouvé pour le célèbre lied de Gœthc une aussi
touchante mélodie, aussi pénétrée de la Sehnsucht
allemande, ce double sentiment fait de désir et de
regret. Dans ce chant il y a du souvenir et de
l'espérance, avec un souffle d'Italie, la caresse
d'une atmosphère tiède et parfumée. Nos déca-
dents, qui se plaisent aux impressions et aux
expressions transposées, ne manqueraient pas de
déclarer que cette romance est bleue, bleue
42 L ANNKK MISICALK.
comme le ciel de là-bas qu'elle semble refléter.
La Mignon de M. Ambroise Thomas est bien ici
celle de Cj(etlic : songeuse, un peu etfarouche'e,
tachant de ressaisir des visions, des harmonies à
demi etîace'es, les cherchant de la voix, du regard,
et même, comme sur la poétique toile de Scheffer,
les suivant de son doigt lève', d'un geste qui
semble demander le silence pour regarder dans le
lointain et pour c'couter dans le passe'.
L'œuvre maîtresse de M. Ambroise Thomas, la
plus sombre et la plus belle, c'est Hamlet. Ici,
même sur les lèvres d'Ophe'lie, à partir du premier
duo : Doute de la lumière, plus un sourire qui ne
soit amer ou douloureux; au quatrième acte, une
grâce et une poc'sie charmantes, mais celles de la
mort. Le drame de Shakespeare convenait très
bien au musicien. Dans Hamlet, on doit admirer
l'inspiration grave, austère, une homogc'nc'ité de
composition, qu'il ne faut pas, comme on l'a fait,
traiter de monotonie ; de plus, la couleur et
l'unité' de l'ensemble, la noblesse, la grandeur et
la tristesse infinie du personnage d^Hamlet. La
musique a simplifie' cette e'trange figure, qu'elle
n'aurait pu rendre dans toute sa complexité. Elle
nous a montré Hamlet avant tout malheureux,
l'annke musicale. 43
aux prises avec son atroce et double souffrance :
la mort de son père et le crime maternel. De cette
source vive ont jailli les plus belles inspirations
de M. Ambroise Thomas. La scène de l'esplanade
pourrait, de ce point de vue, être analysée tout
entière, tellement elle abonde en accents de ten-
dresse et de douleur. Est-il rien de plus touchant
que la phrase : Mais, que i^edoutons-nous de ceux
que nous perdons, s'ils nous ont aimés sur la terre?
rien de plus respectueux et de plus suppliant
que rinvocation : Spectre infernal , image
vénérée. Et comme la scène est bien terminée
par l'explosion du désespoir : Ombre chère,
ombre vengeresse! Dans cette âme, tout à Theure
troublée seulement et chancelante, quel écroule-
ment de toute foi, de toute espérance, de tout
amour, quelle irréparable ruine et du passé et de
Tavenir !
Mille détails de cette scène et de bien d'autres
révèlent une intelligence délicate de la poésie,
une sensibilité musicale , que les moindres
nuances littéraires impressionnent. Quand le
spectre a dénoncé le crime de la Reine, quel
mouvement d'horreur, quel frisson de honte
liliale sur ce seul cri: O ma mère! ma mère!
44 L ANNKK MISICALK.
Dcsormais ces deux mots : Ma inùrc, répugneront
aux lèvres d'Hamlet. Il appellera la Reine :
Madame. Une fois seulement, après le terrible
duo de Toratoire, après la nouvelle apparition
du spectre, il dira au moment de se retirer :
Dormc:( cnpaix^ et c'est avec un effort douloureux,
presque avec un sanglot, qu'il ajoutera: Ma mère!
Plus on relit la partition d'Hamlet, plus on y
découvre la tristesse partout répandue, fût-ce
dans les scènes accessoires, par exemple, au début
de la scène des comédiens, dans le commentaire
orchestral des paroles d'Hamlet : C'est le vieux
roi Goniague et la reine Genièvre. Quelle
amertume encore et quel accablement dans cette
autre scène très brève, mais très expressive, où le
Roi tend à Hamlet une main que le prince refuse
de toucher, où la Reine veut rappeler l'image
d'Ophélie devant les yeux déjà égarés de son fils!
Tout l'effet, toute l'éloquence de la musique est
dans certaine ritournelle qui presque partout
caractérise le personnage d'Hamlet et qui circule
ici sous ses moindres paroles, errante comme la
rêverie du pauvre prince et morne comme ses
regards voilés de pleurs.
Dans Toeuvre de M . Ambroise Thomas ,
l'anxée musicale. 45
Hamlct garde la place d'honneur, que Françoise
de Rimini n'a pas encore réussi à partager. Fran-
çoise de Rimini ! Le maître ne pouvait sans doute
échapper au prestige de ce nom mélancolique, de
cette figure douloureuse entre toutes les figures
de femmes. Mais était-il prudent de faire cinq actes
d'opéra avec trois ou quatre tercets de Dante, et
de vouloir fixer, ne fût-ce que pour quelques
heures, cette ombre adorable qui ne doit que
traverser la nuit? Du moins, le choix seul du
sujet montre que M. Ambroise Thomas entend
marcher jusqu'au bout dans la voie qu'il a choisie.
Le maître austère n'est pas, comme M. Renan,
par exemple, de ceux qui s'egayent en vieillissant.
De plus en plus, il trouve que la vie est grave et
qu'il faut conformer son âme à la vie. Pauline dit
quelque part dans Polyeucte : « Voilà quel est
mon songe. — Il est vrai qu'il est triste, « répond
Stratonice. Ce doit être l'opinion de M. Ambroise
Thomas sur le son^e de la vie.
46 l'an.nkk musicale.
II
M. KRNEST Ri: VER
19 janvier 1889.
Si M. Gounod a l'air d'un apôtre, M. Rcycr a
Tair d'un soldat; quelques-uns disent d^un sous-
officier, et de cavalerie. Non moins que la phy-
sionomie, il a Tallure militaire, le parler bref, la
poignée de main brusque et vigoureuse, et quand
il vous demande de vos nouvelles, c'est d'un ton
de commandement. Comme sa démarche et son
abord, sa critique a quelque chose de franc et de
belliqueux, tout en restant toujours de bonne
guerre et de bonne compagnie. Avant de rendre
hommage au compositeur, inclinons-nous devant
le critique; il n'en est pas de plus compe'tent que
le successeur de Berlioz aux Débats, ni, je crois,
de plus impartial, et, dans la bonne acception du
mot, de plus impersonnel. Si la critique des ar-
tistes par un artiste a des inconve'nients, elle a
des avantages aussi, ne fût-ce que le droit, pour
L ANNÉE MUSICALE. 47
celui qui l'exerce comme M. Reyer, de répondre
au fameux et stupide argument : « Vous n'en
feriez pas autant : C'est vrai; je ferais mieux. »
M. Reyer aurait souvent ce droit-là. Il n'en
use jamais, et ses lecteurs lui savent gre et de son
talent et de sa modestie.
Nous avons à peine l'honneur de connaître
personnellement M. Reyer; on le rencontre peu.
Une fois seulement, nous avons dîné avec lui à
Milan, chez Verdi, quelques jours après la pre-
mière représentation d'0^^//o. L'auteur de S igurd^
qui fut très gai ce soir-là, se souvient-il encore
d'avoir chanté, accompagné au piano par Verdi
lui-même, un air de Nabucco, je crois? Avec sa
grosse moustache et sa voix un peu bourrue, il
ressemblait au sergent Sulpice de la Fille du
Régiment.
Ceux qui aiment à se figurer la physionomie
d'un artiste d'après ses œuvres, ne s'imagineraient
pas M. Reyer tel qu'il est. Que voulez-vous? On
peut avoir l'air martial, tout en étant l'auteur de
la Statue et de Sigurd. Ne parlons pas de MaUre
Wolfram^ un acte négligé depuis longtemps et
que M. Paravcy, dit-on, a l'intention de re-
prendre. Ne parlons pas non plus lY Erostratc,
48 l'aNNKK MUSICAL!:.
rcprcsLMiic dans de mauvaises conditions, qu
suffiraient à expliquer sa mauvaise fortune. Eros-
tratc fut joue pendant Tannée terrible, ou au
sortir de cette annee-là, quand on était encore
sous rimpression d'incendies plus rc'cents et plus
honteux, hc'las! que celui du temple d'Ephèse.
LY'cho du canon vibrait encore à nos oreilles et
toute autre musique avait peine à se faire c'couter.
On nomme maintenant M. Reyer, et c'est justice:
l'auteur de Sigwd; mais avant Sigurd, on aurait
dû l'appeler de'jà l'auteur de la Statue. On ne le
faisait point, et la Statue n'a jamais été' popu-
laire. Le sera-t-elle un jour? Je ne crois pas. La
faute en est au livret languissant, monotone,
antithéâtral, dont, à la scène, cette charmante
musique ne peut triompher. Jamais une repré-
sentation de la Statue ne nous a fait la moitié du
plaisir que nous en donne la lecture.
M. Reyer connaît et comprend l'Orient. Il en
a voulu exprimer dans son œuvre certains aspects
que n'avait pas rendus Félicien David. L'auteur
du Désert et de Lalla-Roukh était un contem-
platif et un rêveur. De l'Orient sans doute il
aimait surtout le repos et le silence, cette mono-
tonie, cette mollesse du ciel et de l'air qui fait les
L ANNEE MUSICALE. 49
jours uniformes et délicieux. Il aimait la solitude
et l'immobilité' des sables sous le soleil et sous
les étoiles, le profil lointain des caravanes, et les
oasis de palmiers, et les étangs endormis où se
reflète l'or du soir. Félicien David a subi cet
engourdissement où l'Orient nous plonge, cette
exquise et languissante paresse, ce demi-sommeil
perpétuel qui donne à la vie Tattrait et le vague
d'un rêve.
L'Orient a bien ces charmes-là ; mais il en a
d'autres, que M. Reyer a goûtés. Mouvement,
gaieté, fourmillement d'une foule bigarrée dans
des rues étroites et sonores, entre deux rangs de
maisons peintes, poésie moins indolente et plus
active, on trouve aussi tout cela là-bas. M. Reyer
les connaît, ces matinées du Caire où tout semble
vibrer de lumière et de sonorité, où, dès le seuil
de sa porte, on est saisi par je ne sais quelle allé-
gresse de vivre dans le soleil et dans le bruit, au
milieu des parfums, des sons et des couleurs.
Nous avons encore dans l'oreille le cri des ânicrs
piquant leurs bètes, le tintement des gobelets de
cuivre entrechoqués par les marchands d'eau
fraîche, le sifflement des dévidoirs chargés de soie
et d'or; nos yeux gardent toujours l'éblouissemcnt
50 L ANNKE MUSICALE.
des mosquccs rouges et blanches, des eloffcs, des
uiniques, des babouches, et des grandes taches
de soleil sur la terre brune.
Tout cela, ce n'est plus le rêve, mais la vie;
ce n'est plus le Dcscrt ni Lalla-Roukh^ c'est le
second acte de la Statue^ animé, pétillant d'esprit
et d'entrain, papillotant, éblouissant comme la
Sortie de VEcole tiwque de Decamps. De quoi
s'agit-il? De la noce d'une jeune fille avec une
espèce de vieux pacha grotesque, son oncle. Voici
les amis qui accourent en foule, se bousculant
pour franchir la porte trop étroite du logis. Le
vieux les a convoqués pour les mettre au courant.
Avec un empressement comique, curieux comme
des singes et piaillant comme des moineaux, ils
se saluent et s'interrogent. Les cris de 'bonjour!
Bonjour! se croisent et les questions s'échangent
en un chœur babillard et charmant. En quelques
mots, le bonhomme informe ses amis de son
mariage fixé à l'après-midi même, et aussitôt le
chœur de reprendre, non plus pour questionner,
mais pour congratuler avec tous les salamalecs
d'Orient. Ce second chœur : Permette:^ qu'on
vous félicite, est encore mieux venu que le pre-
mier. Des harmonies originales, des rentrées
L ANNEE MUSICALE.
ingénieuses lui donnent une charmante couleur;
il a bien le ton d'affabilité souriante qui règne en
réalité dans ce petit monde aimable des Mille et
une Nuits. Il y a, même en musique, des tableaux
de genre, et le second acte de la Statue restera
parmi les plus exquis. On relèverait encore mille
détails pittoresques, notamment un autre chœur :
// est midi: sans plus attendre^ il faut ?wus rendre
che:{ le Cadi. Ce mot de Cadi vient ici à mer-
veille. Nous y croyons nous-mêmes, au Cadi,
tellement cette musique nous donne Timpression
et l'illusion du milieu où elle veut nous trans-
porter. Jamais on n'irait de ce train-là chez un
notaire d'Europe. Et le glapissement de l'eu-
nuque : Hors d'ici les soins jaloux., chantons les
nouveaux époux! Il faut s'être arrêté sous les
fenêtres d'une maison arabe où se célébrait un
mariage pour comprendre la vérité de ces glous-
sements de fête.
Avec la gaieté on trouve aussi dans la Statue la
mélancolie de l'Orient. La scène de Margyane
auprès de la source est d'un musicien égal à
Félicien David par le sentiment et la poésie, et
peut-être supérieur à lui par le savoir et le style.
Un paysage est un état d'à me, a dit Amicl. Ici
52 l'année musicale.
l'accord est parfait entre le personnai^e et la
nature; Tàme de la jeune fille et Tamc de la soli-
tude sont unanimes. Sa cruche sur Tépaulc, Mar-
gyane vient à la fontaine pour y puiser de l'eau
et pour rêver d'amour : d'un amour qu'elle vou-
drait, comme cette onde même, bienfaisant et
doux au bien-aimc'. On entend sourdre et chanter
la claire fontaine; le murmure continu de la longue
ritournelle, puis de Taccompagnement, semble le
murmure de l'eau. Bientôt la voix de la jeune fille
se mêle à la voix de la source, et toutes les deux
se confondent, promettant au voyageur fatigué,
Tune la fraîcheur et l'autre l'amour, doubles dc'-
lices pour les lèvres altc're'es du pèlerin. Mc'lodic,
harmonie, orchestration, tout est délicieux dans
cette scène, depuis le récitatif de Margyane s'ap-
prochant avec émotion, presque avec piété, de
l'eau, ce trésor du désert, jusqu'à la chute finale
de la phrase, qui demeure suspendue et flottante
dans l'atmosphère immobile et rafraîchie.
La silhouette et, pour ainsi dire, l'attitude mu-
sicale de Margyane annoncent déjà la grâce noble
d'une autre héroïne, plus imposante celle-là et de
race divine, qui devait porter le talent de M. Reyer
à des cimes où peut-être on n'espérait pas. le voir
l' ANNÉE MUSICALE. 53
atteindre. Sigurd marque plus qu'un pas en
avant : un grand coup d'aile. Le second et le
quatrième acte renferment des pages d'une poésie
étrange et puissante, des beautés austères et pures,
exemptes toujours de mollesse et de sensiblerie,
sans pour cela manquer de grâce, mais d'une
grâce un peu farouche ; ni de tendresse, mais
d'une tendresse chaste, qui ne provoque pas le
désir et ne promet pas la volupté.
L'apparition de Sigurd a provoqué beaucoup
de discussions et de dissertations. On a cherché
des rapports entre la nouvelle œuvre et les drames
lyriques de Wagner: on en a vu beaucoup plus
qu'il n'y en a réellement, et d'un côté l'on a crié
bravo, de l'autre haro au musicien qu'on disait
inspiré du maître de la Tétralogie. Selon nous,
ce qu'il y a de plus v^^agnérien dans Sigurd^ c'est
le livret. La pièce n'est qu'un abrégé des deux
derniers drames de V Anneau du Nibelung, du
dernier surtout : le Crépuscule des Dieux. On a
resserré en une soirée, on a réduit à la mesure de
nos pauvres petites facultés françaises cet inter-
minable cours de mythologie germanique. On en
a tiré pour nous, modestes écoliers, un véritable
Selectœ historîœ sacrœ. Il y a dans le poème de
54 l'année musicale.
Sif^urd bien des longueurs encore, et bien des
lourdeurs ; trop de guerriers bras nus, qui portent
des plumes d'oiseau sur la tète, des peaux de
loup sur le corps et qui boivent dans des cornes
de bufrie ; trop d'appareil préhistorique et de fer-
blanterie; mais il y a aussi une poétique légende,
celle de la vierge guerrière endormie dans son
palais de flamme et s'éveillant, à la voix d'un
héros, pour aimer et pour souffrir. Brunehild est
une adorable figure; au milieu de ces hommes
rudes et barbares, elle vient comme une messa-
gère divine de tendresse et de charité.
M. Reyer a poétiquement rendu cette tendresse
surhumaine^, cet amour plus pur que les amours
de la terre. Chaste est le cœur de Brunehild;
chaste celui de Sigurd même. Ne chante-t-il pas :
J'ai garde mon âme ingénue à la fiancée inconnue?
et l'aveu de sa virginité virile ne manque ni de
noblesse ni de fierté. Plus loin, dans le bel air :
Hilda^ vierge au pâle sourire^ se retrouve la
même pureté maie. Comparez cette phrase à la
cavatine de Faust: Salut ^ demeure chaste et pure ^
et vous sentirez la différence des deux amours.
La romance fqu'on nous passe ce mot) de Sigurd
est plus noble ; c'est le chant d'un héros, et d'un
L ANNEE MUSICALE. DD
héros du Nord; c'est de la musique pure comme
la neige des glaciers.
Plus immatérielle encore est l'inspiration du
quatrième acte, le plus beau de tous, et de la
grande scène entre Sigurd et Brunehild. Dans le
monologue pathe'tique de Sigurd, que termine la
poe'tique vision : Et f entendre chanter en tournant
ton fuseau; dans la phrase adorable: Des présents
de Guntherje ne suis plus parée ; dans le duo de la
fontaine, pas une seule note de sensualité'. Comme
Marguerite, Brunehild effeuille des fleurs, mais
non des fleurs conseillères de caresses et de
volupté ; elle les effeuille sans trouble, sans dé-
faillance physique. La noble phrase : la Valkyrie
est ta conquête, trahit une reconnaissance atten-
drie et souriante, un complet abandon, mais de
Pâme seule. Nulle part on ne sent dans cette
musique, comme dans celle de M. Gounod,
l'invisible présence et l'invincible attrait du baiser.
Nous aurions encore, à propos de Sigurd,
beaucoup à dire et beaucoup à louer. Le musi-
cien a su proportionner dans son œuvre la nature
aux personnages. Le paysage du second acte
notamment est grandiose. Nous ne sommes pas
ici dans un bois sacré de la Grèce, dans un
56 l'anni^:e musicali:.
bosquci d'oliviers jetant leur ombre iine sur une
déesse de marbre, mais dans le sanctuaire
immense et sombre d'un panthéisme primitif,
d'un culte sévère, peut-être cruel. Des cantiques
austères retentissent sous la futaie antique, et
l'invocation même à Frcia semble, tant elle est
grave et hiératique, s'adresser à quelque Vénus
cosmique, à l'amour principe impersonnel de
Tuniversclle vie, plus qu'à la déesse blonde,
patronne des baisers humains.
Cette grandeur et cette élévation de la pensée
semblent caractériser de plus en plus le talent de
M. Reyer. Sans doute, nous retrouverons le même
idéal, peut-être encore idéalisé, dans la Salammbô
que nous promet le compositeur. Que dis-je ? Ce
n'est pas à nous qu'il la promet; c'est à M"'^ Caron,
l'éminente interprète de Brunehild. Là où elle
sera, a dit M. Reyer, là sera Salammbô. Qu'on
se hâte donc de donner au musicien l'interprète
qu'il réclame et, plutôt que de le laisser aller à
elle, qu'on la fasse venir à lui*.
I. Depuis lors, M. Reyer a décidé que Salammbô ocrait
créée par M"" Caron à la Monnaie de Bruxelles.
l'année musicale. 57
IV
M. CAMILLE SAINT-SAENS
2G janvier 1889.
S'il fallait en deux mots caractériser M. Saint-
Saëns, on devrait l'appeler le meilleur musicien
de France. Il n'y en a pas un autre qui sache son
métier et son art comme l'auteur (^ Henry VIII,
qui excelle comme lui dans tous les genres, et
qui ait, je ne dis pas plus de génie, mais autant
de talent.
Il avait sept ans, disait un jour Gounod, que
déjà il n'avait pas d'inexpérience. — Je le crois
bien ! Quand M. Saint-Saëns était petit, sa mère,
paraît-il, réglait toutes les pendules de la maison
de manière à leur faire sonner successivement
et sans interruption les douze coups de midi, et
l'enfant se plaisait à comparer les sonneries entre
elles, à chercher les différences des timbres et
des vibrations. D'autres fois, il notait la chanson
de la bouilloire sur le feu. Un jour, écoutant
58 l'aNNKK MISICALK,
passer un visiteur dans une pièce voisine de celle
où il se trouvait, il remarqua que ce rrtonsicur
faisait, en marchant, une noire et une croche.
M. Saint-Saëns fut un enfant prodige, et de si
bonne heure, qu'on est toujours dispose' à le
croire plus âgé qu'il ne l'est réellement.
M. Saint-Saëns n'est pas seulement sympho-
niste ; mais il l'est d'abord. Son œuvre instru-
mental, qui suffirait à la renommée de tout
autre, a fait beaucoup pour la sienne. L'auteur
de la Danse macabre et du Rouet d'Omphale est
même plus populaire que celui du Déluge^ et
l'exécution de la symphonie en ut mineur mar-
quera sans doute dans la vie de M. Saint-Saëns
une date encore plus mémorable, et pour lui et
pour nous, que la représentation di'Henry VIII.
A lui seul, M. Saint-Saëns a composé plus de
musique de chambre et d'orchestre que tous ses
collègues de l'Institut réunis. Il a vengé l'art sym-
phonique de l'abandon où le laissent trop de mu-
siciens, qui bornent à des succès plus faciles, plus
populaires et mieux rétribués leurs ambitions
moins nobles et leurs efforts moins désintéressés.
Il l'a vengée, la musc divine, dont les pieds n'ont
jamais daigné fouler les tréteaux du théâtre,
L ANNEE MUSICALE. DQ
fût-ce pour chausser le cothurne d'or. Il a été la
rejoindre et l'adorer dans les retraites où elle vit
de sa vie immortelle, où elle enchante aujour-
d'hui sa solitude du souvenir des chefs-d'œuvre
qu'elle a jadis inspirés, où monte à peine l'écho
des applaudissements prodigués à ses sœurs, plus
fêtées parce qu'elles sont moins fières. C'est elle
peut-être que M. Saint-Saëns a le plus aimée et
dont il a été aimé le plus, la muse à qui l'hu-
manité doit les plus purs chefs-d'œuvre, dont les
plus grands maîtres, Haydn, Mozart et Beethoven,
ont été les amis et les serviteurs. Musique de
chambre et musique d'orchestre : sonates, trios,
quatuors, symphonies, voilà la musique par excel-
lence, supérieure à tout langage humain, celle où
chante sans paroles Tâme de chacun de nous,
celle qui éveille au plus profond de nous-mêmes
le chœur mystérieux des voix intérieures, celle
qui inspire à ses fidèles une tendresse si pas-
sionnée, que pour sauver les quatuors à cordes
de Mozart et les symphonies de Beethoven, ils
seraient capables peut-être de sacrifier même Z)o/2
Giovanni et Fidclio.
Dans la musique de chambre et d'orchesirc,
M. Saint-Saëns a brillamment réussi. J'ai honte
()0 L ANNKK MUSICALK.
de me souvenir que jadis son concerto en sol
mineur^ exécuté au Conservatoire par l'auteur lui-
même (quel surcroît de remords!), m'a beaucoup
ennuyé. Il est vrai que j'étais enfant alors, que
j'adoptais respectueusement l'opinion manifestée
autour de moi par les abonnés. Eux-mêmes, de-
puis lors, se sont amendés comme moi. L'an
dernier, je les ai vus applaudir rétonnanie Danse
macabre. L'un d'eux m'a seulement demandé,
naïvement émerveillé par certaines notes de
harpes au début, « avec quoi l'on pouvait pro-
duire un effet aussi extraordinaire ».
Dans ses poèmes symphoniqucs, M. Saint-Saëns
use avec goût et discrétion des ressources des-
criptives de la musique. En général, il indique
seulement le sujet du morceau par un titre qui
guide rimagination sans la contraindre. Bien
qu'elles sachent éveiller en nous des sensations
matérielles ou des visions pittoresques, le bour-
donnement d'un rouet ou une danse de sque-
lettes, ces œuvres demeurent avant tout musi-
cales. Les idées, très mélodiques, s'y développent
avec cette logique et en même temps cette fan-
taisie dont la merveilleuse association fait la
beauté de toute symphonie ; les rythmes se désar-
l'année musicale. 6i
ticLilcnt, se disloquent avec une souplesse extraor-
dinaire, et l'instrumentation atteint aux der-
nières limites de l'ingéniosité sans jamais les
franchir pour tomber dans la puérilité ou la bizar-
rerie.
Que dire de la symphonie en ut mineur, qu
nous n'ayons déjà dit lorsqu'elle a été jouée au
Conservatoire il y a dix-huit mois ? Voilà le
chef-d'œuvre de M. Saint-Saëns et de la musique
instrumentale depuis la symphonie écossaise de
Mendelssohn.
Symphoniste sans rival aujourd'hui, auteur de
sonates, trios, quatuors, concertos et autres
œuvres dont nous ne pouvons que signaler ou
rappeler le très rare mérite, M . Saint-Saëns a
montré au théâtre des qualités que le public n'a
pas suffisamment appréciées. On parlait derniè-
rement et Ton reparle aujourd'hui de réduire
Henry VIII en trois actes, pour en faire le lever
de rideau de quelque ballet î Je sais bien qu'on
a joué longtemps, en lever de rideau également,
les deux premiers actes de Guillaume Tell, mais
on paraît avoir reconnu qu'on avait tort. — Tel
qu'il est, dit-on, Henry VIII n'attire pas la
foule, ne fait pas recette. — Le Freischut:{ non
4
02 l'annkk ML'SICALK.
plus, et M. Saini-Sacns peut trouver là de quf)i
se consoler.
Certaines pages d'Henry VIII sont connues et
admirées de tous : le duo du Roi et d'Anne de
Boleyn au second acte, le ballet et surtout le
quatrième acte tout entier. Par le quatuor final,
M. Saint-Saëns a rc'pondu suffisamment au re-
proche de n'être pas homme de thc'àtre. Qu'on
cesse également d'accuser de sécheresse et d'in-
sensibilité le musicien qui a écrit le monologue
de la reine Catherine prisonnière au fond de son
château, et le touchant discours de Don Gomez
apportant au Roi, le jour de sa fête, les vœux
toujours fidèles de la pauvre répudiée. Tout cet
acte est imprégné de mélancolie, plein d'émotion
et de larmes. Je sais, entre mille détails qu'on
aimerait à relever, je sais, lorsque la Reine près
de mourir distribue à ses femmes d'humbles sou-
venirs funèbres, quelques notes de hautbois qui
jettent à travers Torchestre la plainte navrante
d'un cœur en détresse. Le chant d'anniversaire,
et d'un anniversaire anglais, ce chant solennel et
rigide, résonne tristement sous les fenêtres de la
Reine. Il arrive de loin, à travers l'atmosphère
opaque d'un automne du Nord. A peine la pauvre
l'année musicale. 63
femme a-t-elle encore la force de chanter elle-
même, et sa plainte, son adieu à sa lointaine
patrie, à sa tiède Espagne, expire dans la chambre
où pénètre le brouillard du soir.
Le brouillard d'Angleterre! M. Saint-Saëns l'a
bien compris. Il en a jeté sur plus d'une scène de
son œuvre le voile gris et brumeux. C'est par cette
couleur, ou plutôt par cette absence de couleur,
que nous plaît beaucoup un acte de Henry VIII
généralement critiqué : celui du Synode. Nous
en aimons la froideur, la sécheresse, la mono-
tonie, assorties à la situation comme à la race
et au caractère des personnages. De quoi s'agit-il,
et de qui? D'une décision politique et religieuse,
qu'un monarque absolu veut, non pas soumettre,
mais imposer aune assemblée qui tremble devant
lui. De plus, la scène est en Angleterre, chez un
peuple calme, au milieu d'un parlement impas-
sible et guindé. Aussi, de quelle allure traînante,
ennuyée, aux sons de quelle marche presque
funèbre, défile cette assemblée, résignée d'avance
à obéir ! Quand le prince, en quelques mots, a
formulé ses griefs et sa résolution, pas une voix
ne répond, sauf la voix delà Reine, qui s'élève
humblement, entrecoupée de quelques élans de
64 L'AN.NKK MUSICAL!-:.
tendresse et de douleur, mais pour retomber
bientôt et s'éteindre dans un silence glacé. La
cause est entendue, jugée, et l'acte s'achève lour-
dcmeni par un choral, bien anglais encore, où se
trahissent non pas rallégresse et l'enthousiasme
d'un peuple émancipe, mais la satisfaction et le
soulagement de bourgeois heureusement sortis
d'un mauvais pas et d'une séance fastidieuse.
A propos du Synode de Henry VIII, on n'a
pas manqué de rappeler et de regretter le concile
de VA/ricaifîC. Les deux scènes ne pouvaient et
ne devaient pas se ressembler. On discute dans
y Africaine ; dans Henry VIII on a peur et on
obéit. Et puis nous ne sommes point ici à
Lisbonne, dans un pays de lumière, dans une
salle aux plafonds de mosaïque et d'or, où Vasco,
vantant avec toute l'ardeur de sa jeunesse et de
son génie les cieux qu'il vient de découvrir,
semble apporter à sa patrie le reflet d'un nouvel
azur et les rayons d'un soleil encore plus radieux.
L'écueil de Henry VIII était précisément ici le
souvenir de V Africaine. M. Saint- Saëns a eu le
bon goût et l'adresse de ne s'y point heurter.
Au lieu d'amputer Henry VIII, si la Direction
de l'Opéra cherchait un ouvrage qui puisse
l'année musicale. 65
précéder un ballet (ce ballet sans lequel les
abonnés ne sauraient vivre), que ne demandait-
elle à M. Saint-Saëns une partition courte, presque
inconnue en France, facile à distribuer et peu
coûteuse à représenter : Samson et Dalila ?
Samson est une œuvre vigoureuse, où le sujet
biblique est traité avec une poésie virile, dans un
style exempt de toute préciosité, de tout raffine-
ment trop pittoresque, presque de toute couleur
d'Orient. Cette maie sévérité n'exclut pourtant
pas certaines grâces féminines que le musicienne
pouvait refuser à Dalila. Les dernières pages du
premier acte sont pleines de troubles et de séduc-
tion. Dalila, les cheveux semés des fleurs du
printemps, est venue avec ses jeunes compagnes
à la rencontre de Samson victorieux. Sans presque
le regarder, elle chante. Elle chante la douceur
de la saison nouvelle, la douceur d'aimer et d'être
aimée quand vient la nuit, près des ruisseaux qui
fuient dans les vallons. C'est là qu'elle ira ce soir
attendre son héros. Négligemment et comme
malgré elle, s'échappent de ses lèvres les appels
voluptueux et les nonchalantes promesses. Pas à
pas elle s'éloigne, laissant tomber et pour ainsi
dire traîner avec les plis de ses voiles le chant
4.
()() 1, ANM']!-: Ml SIC A LK.
dont s'accompagncni sa dcinarche alan^uic ci sa
pcrlidc rciraiic.
A Tcpcra Samsoii et Dalila nous préferons
encore le grave ci bel oratorio : le Déluge. Ce
titre seul était attirant, mais redoutable. Il exigeait
une symphonie descriptive de premier ordre.
Cette symphonie, M. Saint-Saëns l'a écrite. Il a
su nous donner la sensation d'une pluie pre'his-
torique, d'une averse colossale de quarante jours,
de la terre entièrement noyce sous le ciel qui
s'effondre et s'écrase sur elle de toute sa masse et
d'un seul coup. Ce n'est plus un orchestre, c'est
une trombe, une cataracte; la seconde partie du
Déluge^ c'est la mise en musique et comme la
transcription symphonique du Niagara.
Mais l'inte'rêt de l'oratorio n'est pas tout entier
dans ce vaste tableau. Les parties abstraites et
purement religieuses ne le cèdent point aux
autres. Partout le récit de la Bible est déclamé
avec ampleur et dignité. Dieu lui-même parle
comme il doit parler, soit qu'il maudisse les
coupables, soit qu'il promette le salut aux inno-
cents. Avec les imprécations de la colère divine
alternent de suaves mélodies, notamment le beau
chant du prélude, qui flotte sur les premières
l'année musicale. (ôJ
pages, et une autre phrase encore, symbole
également doux de la prédestination de Noé.
Dans la troisième partie de l'œuvre, pour
exprimer les divers épisodes de la réapparition et
de la renaissance du monde, M. Saint-Saëns a
trouvé les effets les plus simples et les plus
heureux de rythme, d'harmonie et d'instrumen-
tation. L'essor des oiseaux divers, celui du
corbeau, celui de la colombe, sont décrits en
quelques notes caractéristiques : le premier un
peu pesant, l'autre plus léger et plus rapide. Là
où le bon Haydn n'eût pas manqué de consacrer
aux volatiles un grand air minutieusement des-
criptif, le maître moderne passe plus vite, se
souvenant du bel exemple de sobriété donné par
Beethoven à la fin de \ adagio de la Symiphonie
pastorale.
Pour la seconde fois la colombe vient de partir.
En deux ou trois pages nous suivons son vol plus
lointain ; puis nous voyons la terre émerger des
eaux qui baissent. Des appels, des soupirs régu-
liers de Hûtes, de hautbois, se posent sur des
accords syncopés et flottants. La face du monde
s'éclaire d'un sourire humide et parfumé. Lavé
par l'immense baptême, le sol embaume et fume;
r)«S l'a\nï^:e musicale.
on croit cnicndrc les dcrnicrcs i^oiuics d'eau
tomber des Heurs plus odorantes et du feuillage
lustre.
Troisième envok'c de la colombe. Cette fois
elle ne revient plus. Le motif du premier prélude
et celui du salut de Noe reparaissent ensemble,
sans craindre désormais d'être etouffc's ou seule-
ment contredits par les mc'lodies de colère et de
châtiment. Les deux thèmes se fortifient, s'épa-
nouissent, toutes les voix de l'humanité rendent
grâces au Seigneur, et la fumée des sacrifices
couronne les sommets reparus.
Il faut en finir, et pourtant nous aurions à dire
encore. Nous aimerions parler au moins du second
acte de Prosejyine^ un petit chef-d'œuvre au
milieu d'une œuvre inégale, et même de Gabi^iclla
di Vergy^ bouffonne parodie du grand opéra
italien, qui montre que le plus sérieux des com-
positeurs sait en être aussi le plus spirituel.
Et maintenant comment conclure ? Comme
Berlioz, qui dès 1867 appelait M. Saint-Saëns
un des plus grands musiciens de notre époque.
Il avait déjà raison, et ne se déjugerait pas
aujourd'hui.
l'année musicale. 6q
M. JULES MASSENET
9 février 1889.
Dans un de ses derniers volumes, M. Paul
Bourget raconte qu\in matin d'hiver, à Cannes,
il s'arrêta longtemps dans une petite boutique
de fleurs. Il y respira l'haleine embaumée des
narcisses et des roses, le souffle caressant des
violettes de Parme, la forte senteur des œillets,
les mille arômes, enfin, qui flottent dans l'air
voluptueux de ces rives charmantes. Nous de
même, qui venons de relire en son entier l'œuvre
de M. Massenct, nous avons cru faire une halte
dans une atmosphère de fleurs. Non pas de
fleurs des champs^ nées au hasard du printemps
sur les chemins ou dans les prairies, mais de
fleurs plus rares et plus exquises. Comme les
roses et les narcisses de Provence la musique de
M. Massenet répand des eflluves suaves, une
influence un peu capiteuse, à laquelle il est
70 L AWKK Ml- SIC au:.
imprudclU pcui-circ, mais délicieux de s'aban-
donner.
D'autres ont plus de force que M. Masscnet;
personne ne possède plus de charme ni de grâce :
charme de jeunesse, grâce presque d'adolescence,
que la maturité' ne peut flétrir. Je doute que les
œuvres de M. Massenet perdent jamais cet attrait
juve'nile ; elles viendront toutes et toujours à
nous, fraîches, aimables et souriantes.
De tous ses collègues de l'Institut, c'est avec
M. Gounod que M. Massenet a le plus d'affinités.
Lui aussi est un musicien d'amour. Il a attendri,
énamouré tous les sujets et tous les personnages;
tous, y compris saint Jean-Baptiste, Tàpre man-
geur de sauterelles, auquel il a fait adresser, par
Salomé, de véritables déclarations; si bien qu'un
jour, tandis qu'on exécutait Hérodiade, une
mère bien parisienne s'écria devant nous, parlant
à sa fille : « Mon enfant, tâche de ne pas écouter,
c'est vraiment par trop voluptueux. »
A ce propos, et peut-être hors de propos, un
prélat' ombrageux ne ménagea pas jadis à
M. Massenet les reproches d'irrévérence et de
sacrilège. Voilà de bien gros mots et beaucoup
de rigueur pour un manquement aux convenances
L ANNEE MUSICALp:.
esthétiques et littéraires plus qu'aux convenances
religieuses. En mettant aux pieds de saint Jean-
Baptiste une femme éperdue d'amour, ce sont
les librettistes surtout, qui ont commis une
légère faute de goût, une erreur d'histoire et de
poésie. Ils ont égaré l'imagination du composi-
teur sur un sujet qu'ils avaient dénaturé, sur un
groupe invraisemblable et inadmissible.
Si dans Hérodiade la conception du sujet
religieux est erronée, il existe de M. Massenet
une œuvre, je dirais volontiers un chef-d'œuvre
évangélique, chef-d'œuvre de poésie et de ten-
dresse, dont la plus scrupuleuse piété ne saurait
s'alarmer : Marie Magdeleine. « Si j'étais prêtre
catholique, écrivait M. Jules Lemaître [Journal
des Débats du 29 octobre 1888J, un de mes
chagrins serait de voir ce que les artistes et les
littérateurs ont fait de l'histoire de Jésus et de
Madeleine. )> Et, nous donnant d'abord le court
récit de l'Evangile, M. Lemaître nous en rappelle
les commentaires innombrables : les tableaux,
depuis Titien jusqu'à M. Bouguereau; les livres
et les drames, depuis le Tableau d'cf^lise d'Alfred
de Musset jusqu'à la Fin de Satan de Victor
Hugo. De toutes ces interprétations fantaisistes,
L ANNlîE ML'SICALR.
romantiques, à demi-païennes parfois, le critique
admet que l'orthodoxie catholique s'effarouche.
Devant ce divin roman d'amitic, dit-il, il ne faut
qu'adorer. Selon lui, le P. Lacordaire même,
dans son Histoire de Marie-Magdcleinc ^ com-
mente trop. L'imagination de l'ardent et chaste
dominicain n'a pu échapper entièrement à cer-
taines visions de « tresses magnifiq[ues » étalant
« leur soie humiliée »,et ces visions-là risquent
de nous troubler, nous, pauvres hommes de
chair, et d'altérer pour nous la pureté de ce
mystère de miséricorde et de pénitence.
L'œuvre de M. Massenet nous paraît à l'abri
de ce reproche. Si elle rappelle la Vie de Jésus
de M. Renan, c'est par la grâce du style, par
la beauté des paysages, que dépeignent avec la
même poésie le compositeur et l'écrivain. La foi
la plus jalouse n'a point à s'alarmer de cette
musique; le Christ est respecté, que dis-je? adoré
par elle ; et je sais d'excellents prêtres qu'elle
a touchés jusqu'aux larmes. A la puissance de
la scène du Golgotha, le tableau le plus grandiose
que M. Massenet ait jamais brossé, nul ne peut
se méprendre : c'est bien un Dieu qu'on entend
mourir.
l'année Musicale. 73
La page la plus scabreuse, le duo de Madeleine
et de Je'sus, est exquise entre toutes, intime-
ment péne'trée du sentiment innome', presque
ineffable, qui unissait la pécheresse à son ami
divin. Tout ce duo respire une tendresse aussi
pure que profonde. Deux fois seulement un élan
passager emporte la voix de Madeleine; mais ne
l'attendiez-vous pas de celle qui mouilla de ses
larmes et sécha de ses cheveux les pieds du
Sauveur? N'était-ce pas là des marques d'amour?
d'amour divin, mais d'amour?
Quelle Madeleine du Titien^ échevelée et
presque folle, ne manifeste un désespoir encore
plus tragique que celle de M. Massenet? Quel
repas chez Lévy, quel festin de Gana de Véro-
nèse, n'est cent fois plus en désaccord avec
les tableaux évangéliques que le petit entr'acte
d'orchestre et le petit chœur, si pittoresques dans
leur sobriété ? Les maîtres de Venise pourtant
n'ont jamais passé pour hérétiques.
M. Massenet a entouré son drame sacré du
plus ravissant décor. L'art, surtout l'art de notre
époque, a de ces curiosités délicates et légitimes,
plus que la science et la foi, qui se soucient peu
des contrées habitées par Jésus, des chemins où
74 L ANNKK Ml'SICALi:.
SCS pieds ont marche, des horizons familiers à
son regard. Après deux mille ans, nous ne
considérons plus le christianisme que du point
de vue psychologique ; nous ne le regardons
qu'avec nos âmes. Mais si nos yeux avaient vu
le plus beau des enfants des hommes passer,
entouré de femmes et de petits enfants, à travers
un pays de lumière et de tieurs ; s'ils Pavaient vu,
le blond Nazaréen, pécher sur les flots bleus ou
s'arrêter le soir aux portes de Magdala ou de
Béthanie sous les palmiers de la fontaine,
nous aurions éprouvé le charme, la douceur
présente et sensible de Jésus, avant d'apercevoir
les destinées futures de sa doctrine et l'avenir
moral apporté par elle à l'humanité. M. Massenet
a reculé de vingt siècles ; il a contemplé le beau
jeune homme vêtu de blanc, il l'a montré vivant
et habitant parmi les hommes, plein de vérité
divine, mais de grâce humaine aussi.
La grâce, partout la grâce. M. Massenet ne
peut s'en défendre; elle est inhérente à sa nature
artistique, elle est sa nature même. Dans la
Bible, il n'aurait jamais pris le sujet austère de
M. Saint-Saëns : le Déluge. Il a pris Eve ; au
lieu du premier cataclysme du monde, il en a
L ANNEE MUSICALE.
choisi le premier sourire, un sourire qui fut un
malheur aussi, mais un sourire. M. Massenct
aime si tendrement l'âme féminime, qu'il a voulu
chanter la première de toutes les femmes.
Il en a chante' bien d'autres : Cassandre,
Electre, et la rieuse Manon, et Théroïque Chi-
mène.
Les Eî^irinyeSy une des premières partitions de
M. Massenet et des plus remarquables, sont
pleines d'une tristesse antique. De beaux mélo-
drames d'orchestre accompagnent les lamenta-
tions de Cassandre et surtout la libation d'Electre
au tombeau de son père assassine' !
HermèS; prompt messager qui monte d'un coup d'aile
De la pâle prairie où germe l'asphodèle
Jusques au pavé d'or des princes de l'Aither!
Tout le monde connaît la douloureuse mélodie,
qui s'enroule comme une guirlande funèbre
autour de la prière re'citée par la royale orpheline.
Je sais peu de plaintes aussi déchirantes que
cette phrase, traînée des notes profondes aux
notes hautes, se soulevant pour retomber sur
elle-même, accablée de douleur ou secouée de
sanglots. Quel sucroît d'émotion lui donne le
timbre du violoncelle, le plus humain des
'jÇi l'anm^:i: musicale.
instruments! Moins âpre, mais d\mc mélancolie
rêveuse, est une autre page d'orchestre : la
Troycnnc regrettant sa patrie, légère esquisse
musicale, qui rappelle ces bas-rclicls à dcmi-
etfacés, nombreux dans les musées d'Athènes, où
l'on voit un petit pâtre assis au bord de la mer,
et rêvant.
Voici Manon maintenant: une femme encore,
mais sans rien de divin ni même d'antique, bien
que Musset l'ait appelée Cléopâtre en paniers^
et Sphinx étonnant, et de beaucoup d'autres
noms encore, très emphatiques et peu justifies.
On a fait sur Manon presque autant de commen-
taires, et d'aussi pre'tentieux, que sur Don Juan ;
on a cherché l'énigme de cette âme, comme si
l'âme avait tenu tant de place dans ce petit corps
voué au seul plaisir. Manon n'était qu'une bonne
petite fille de joie et M. Massenet a bien fait de
ne pas voir en elle un mystère de psychologie
féminine, de lui consacrer une partition char-
mante, mais charmante simplement.
Nulle exagération ne gâte cette musique. Une
courtisane, la Manon de M. Massenet? Non, le
mot est trop solennel ; gardons-le pour la Tra-
viata. Unegrisette seulement, vive, étourdie, gen-
L ANNKE MUSICALE.
//
tille et légère comme une chatte, objet de luxe et
de plaisir; d'amour soit, mais à la condition que
cet amour ne la prendra pas au sérieux, encore
moins au tragique, et ne demandera pas à ce petit
cœur plus qu'il ne peut donner. Fâchez-vous
donc contre les roses, parce qu'elles vous piquent
un peu les doigts! Pas plus qu'une rose, Manon
Lescaut n'a de traîtrise et de méchanceté. Elle
ne dupe personne et M. Massenet moins que les
autres. Rappelons-nous son entrée au premier
acte. La voilà tout éveillée, tout émue ; pourquoi ?
Aurait-elle été abordée, comme Marguerite, par
un bel inconnu ? Se demande-t-elle, doucement
troublée : Je voudrais bien savoir quel était ce jeune
homme ? Non pas ; elle a seulement entrevu quel-
ques grisettes dans un cabaret; des perles bril-
laient à leur cou, leurs yeux pétillaient de plaisir,
et voilà Manon ne rêvant plus que de s'amuser
toute une vie! Son imagination est prise avant
son cœur, et c'est la curiosité, Tirrésistible envie
de s'amuser (elle est tout entière dans ce mot)
qui lui fera prendre, sans se faire prier, d'abord
le bras de Des Grieux et puis le bras de tout le
monde.
M. Massenet a finement compris le caractère
78 l'an m': K MUSICALK.
de Manon. Une seule fois il a accentué cette
figure d'aquarelle d'une touche vigoureuse : dans
l'acte du séminaire, le plus pathétique de la par-
tition.
Mais dès l'acte suivant, à peine Des Grieux
reconquis, comme Manon redevient elle-même !
A rhôtel de Transylvanie, dans ce monde d'ai-
grefins et de filles, éblouie, étourdie par les reflets
et les tintements de l'or, comme elle est à son
aise ! Elle ne jettera pas le cri que dans une autre
fête jetait la pauvre Traviata. De sa voix claire et
sèche comme une voix d'oiseau, elle chantera
sans émotion ni tendresse, au lieu d'un chant
d'amour, une chanson déplaisir: chanson étin-
celante et folle, brindisi éblouissant, au-dessus
duquel vibre un bruissement suraigu de violons,
véritable atmosphère d'ivresse et de vertige, la
seule où puisse respirer la frivole et vicieuse
créature.
De Manoîî (1884) au Cid (i885) pourquoi cher-
cherions-nous une transition, quand le compo-
siteur lui-même n'en a pas cherché ?
Corneille et M. Massenet ! On ne s'attendait
guère à la rencontre de ce génie et de ce talent,
de ce charme et de cette puissance. Sous le poids
L AMNEE MUSICALE. 79
d'une telle collaboration, le musicien, qui pou-
vait rompre, a plie' seulement, et l'on sait avec
quelle grâce. Le Cid de M. Massenet est beau-
coup moins héroïque que celui de Corneille, mais
il n'est pas moins amoureux.
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
Paraissez, Navarrois, iMaures et Castillans.
De tels vers et bien d'autres sont encore à
mettre en musique. Mais ceux-ci par exemple :
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L'unie][ue allégement qu'elle eût pu recevoir,
ne reviendront plus jamais à notre souvenir que
notés par M. Massenet; désormais ils chante-
ront vraiment dans notre mémoire. Et cet hémis-
tiche, si profondément triste en quatre mots :
Pleure:{^ pleure^ mes yeux! pouvait-il inspirer
une plus touchante paraphrase que les stances
déjà classiques et dignes de l'être par la beauté
de l'idée mélodique, par la noblesse de la forme
et la pureté du style, par l'harmonie des propor-
tions ? Ainsi gémissait jadis Marie de Magdala
devant le sépulcre de Jésus. C'était le iiicmc deuil
8o i/a.N.NKK MUSICALK.
et la môme faiblesse de femme. Dans le délicieux
duo qui suit, dans ces phrases languissammeni
balancées, dans ce murmure de deux âmes souf-
frantes, quel charme de mélancolie et de regret !
Voilà de ces pages enchanteresses qui feraient
tout pardonner à M. Massenet. Qu'importe,
dirait-on, attendri, et vaguement trouble', qu'im-
porte qu'il manque de force, s'il a d'aussi déli-
cieuses faiblesses !
Et puis quel Ulysse, trop prudent ou trop
pédant, fermerait aujourd'hui l'oreille à la voix
des sirènes, quand par hasard elles chantent?
Elles chantent souvent dans la musique de
M. Massenet, dans son orchestre presque tou-
jours. Telle page de telle partition peut ne valoir
que par le prestige de l'instrumentation ; mais
par cela seul elle vaut infiniment. Et quand l'idée,
comme un corps charmant, apparaît derrière ces
voiles de fce ; quand M. Massenet, pour ne citer
que deux exemples au hasard, écrit le ballet du
Cid ou celui du Roi de Lahoî^e^ oh ! alors, il n'est
pas de magie comparable à la sienne. Ce Roi de
Lahore, que nous venons de nommer, mériterait,
entre toutes les œuvres de M. Massenet, les,^hon-
neurs du répertoire. Le troisième acte est à lui
l'année musicale.
seul un chef-d'œuvre, un paysage exotique, du
Loti musical. Nous ne pouvons, hélas ! en détail-
ler les beautés trop oubliées; rappelons seule-
ment le Paradis d'Indra et l'entrée saisissante
d'Alim, du prince assassiné la veille, qui vient
jeter dans le concert divin sa plainte encore
humaine et le regret, survivant à la mort elle-
même, de ses terrestres amours.
L'espace nous manque pour dire encore bien
des choses. Et puis, à étudier M. Massenet plus
que tout autre, la critique musicale éprouve sa
faiblesse et sa misère, la difficulté de faire com-
prendre et de faire sentir. Je crains, ou de n'avoir
pas su rendre mes impressions, ou de n'avoir su
rendre que des impressions, et, parlant de
M. Massenet, je terminerais volontiers comme
M. Lemaître parlant de Pierre Loti, par un regret
et une excuse: A peine ai-jc su dire que je l'ai-
mais.
82 l'anni^ik musicale.
M. Li:0 D KL 113 ES
9 mars i88().
M. Lco Dclibcs est gros, blond, aimable et gai.
Il n'a du lion que le nom et l'encolure fauve; il
n'en a pas la férocité ni même l'orgueil. Il n'a
pas l'air d'un grand prêtre comme M. Gounod,
ni d'un maréchal des logis comme M. Reyer,
mais plutôt dMn Américain bien nourri et bon
enfant. Ce n'est pas un nerveux comme M. Mas-
senet, ni un mélancolique comme M. Ambroise
Thomas. Il parle beaucoup et il a toujours trop
chaud, symptômes d'une nature expansive et
sanguine. On ne le voit jamais de mauvaise
humeur et, quand il cause avec vous, c'est pres-
que toujours d'autre chose que de lui-même. Il
n'attire pas le compliment et ne provoque pas
l'hommage ; le moindre éloge l'enchante et les
critiques ne semblent pas le blesser. Il sourit
quand on l'appelle cher maître. On le voit peu
(
l'année musicale. 83
dans ce qu'on nomme le monde, il ne conduit
jamais d'orchestre et je crois qu'il ne « fait pas
la province ». De temps en temps, à la sortie du
Conservatoire ou d'une cére'monie quelconque,
on aperçoit ce visage rond et fleuri et l'on serre
avec sympathie la main du plus simple peut-être
et du plus cordial de nos musiciens.
M. Léo Delibes fait de petites choses avec un
très grand talent. Spirituelle, inge'nieuse, tem-
pérc'e, comique sans bouffonnerie et surtout sans
trivialité' , voilée parfois de mélancolie sans
tragédie ni mélodrame, sa musique se garde de
tout excès. Elle ne foule pas les hautes cimes ;
elle chemine à mi-côte, mais par des sentiers
charmants. De tous les membres de l'Institut,
M. Delibes est le plus fidèle par goût et par tem-
pérament aux traditions de l'école française, des
Grétry, des Monsigny, des Boïeldieu, des Hérold
et de bien d'autres. Son talent ne reproduit, ne
contrefait aucun de ceux-là ; il les continue tous.
M. Delibes n'imite pas les anciens; il s'inspire
d'eux, et c'est tout autre chose. Il ne pense pas,
il n'écrit pas comme ils ont pensé ou écrit, mais
con"ime ils penseraient, comme ils écriraient sans
doute aujourd'hui. Il ne leur dérobe ni le génie.
84 l'année musicale.
qu'on ne surprend pas, ni les procèdes dnni il n\i
que faire. Ce qu'il leur emprunte, c'est leur sim-
plicité', leur naturel et leur bonne foi ; leur haine
ou plutôt leur ignorance du rafTHicment et de la
recherche, des de'tours et des arrière-pensc'cs.
On chante dans je ne sais plus quel opc'ra
comique : « Faut-il donc savoir tant de choses ! »
et Ton a peut-être raison. Psychologie, ide'al
nouveau, vérité' dans Part, musique suggestive,
des mots, rien que des mots, comme dit le prince
Hamlet, et des mots dont M. Lc'o Delibes semble
ne pas se soucier. D'abord il n'a jamais traité de
sujets littéraires, encore moins philosophiques
ou religieux ; il n'a rien demandé à Shakespeare
ni à Gœthe, ni à la Bible ni à l'Evangile, et Ton
ne peut examiner et discuter en aucune de ses
œuvres l'interprétation d'un sujet traditionnel et
fameux.
Avant d'écrire pour les voix, M. Delibes a
beaucoup écrit pour les jambes, cette partie infé-
rieure du corps féminin. C'est déjà une chose
singulière qu'un opéra, c'est-à-dire une pièce
chantée. Mais que dites-vous d'un ballet, d'une
pièce dansée ? Qu'on bondisse un quart d'heure,
une demi-heure même, au cours d'un drame
l'a.wée musicale. 85
lyrique, je le comprends et je vais même quelque-
fois jusqu'à m'en rc'jouir. Il n'est pas mauvais
que les yeux relaient un instant les oreilles et
qu'un court intermède appartienne à d'autres
sens, fussent-ils moins nobles, que le sens de
l'ouïe. Un divertissement^ comme on dit en style
chorégraphique, à la bonne heure ; il peut être le
bienvenu s'il vient à propos. Que les patineurs
du Prophète glissent sur l'étang glacé; que les
nonnes de Robert sortent de leurs tombeaux ;
qu'elles tourbillonnent avec leurs croix d'or au
cou, avec leurs chevelures flottantes sur leurs
robes blanches, dans tout l'éclat de leur beauté
reprise à la mort. Qu'elles jouent avec Robert
aux dés et à d'autres jeux encore ; ce ballet, le
modèle et l'excuse du genre, est plus et mieux
qu'un accessoire : c'est un épisode utile à l'action ;
c'est Faction elle-même.
Mais un ballet en deux ou trois actes ! une
histoire racontée par gestes, mise non pas en
vers, mais en pointes, en jetés-battus et en
ballonnés, sans compter le parcours et l'élévation !
Et quelle histoire ! De celles qu'un enfant de
quatre ans, peu avancé, ne laisserait pas achever
à sa grand'mère : Sylvia ou la nymphe de Diane^
86 l'aiNnke musicale.
par exemple. Voici les faits : une nymphe, aimec
du berger Aminta, enlevée par un chasseur velu,
Orion, qu'elle enivre, qu'elle endort, et de l'antre
duquel elle s'échappe, tandis que l'infâme ravis-
seur cuve son vin. Au cours de la tragédie, danse
des paysans, danse des faunes et des sylvains,
danse des nymphes chasseresses , danse des
esclaves e'thiopiens, cortège de Bacchus, sans
compter les apparitions de déesses. Au hasard de
la partition, des indications comme celles-ci :
Faunes, sylvains et dryades s'enfuient dans leur
retraite en reconnaissant l'approche d'un mortel
— Sylvia et les nymphes simulent les plaisirs de
la chasse. — Toutes témoignent de leur indigna-
tion à la pensée qu'un mortel toujours le mortel!)
est caché dans les buissons ! — Le mortel, c'est
naturellement un danseur, et rien dans le monde
de Tart n'est comparable à cet étonnant fonction-
naire. Au divertissement, depuis quelques années
du moins, un danseur suffit, pour la pirouette
finale ; mais le vrai ballet en comporte plusieurs.
Ils prêtent l'appui de leurs bras nerveux, l'étai
de leurs jambes tendues, aux demi-tours, tours
complets et renversements de leurs frêles compa-
gnes. Ils font de leur échine le piédestal de la
l'année musicale. 87
beauté: scabelliim pedum tuorum. Et leur physio-
nomie, comme celle du M, Jabot, de Topffer,
exprime les e'tats de leur âme; les deux plus
fre'quents sont l'admiration et la concupiscence,
celle-ci tantôt tempe'rée par le respect comme
chez le pauvre Mérante qui n'est plus ; tantôt
exaspérée au contraire comme chez M. Magri, qui
créa le rôle d'Orion, par les mines et la coquet-
terie de Tobjet aimé.
Des danseuses, je ne veux point médire ; elles
peuvent être de véritables, presque de grandes
artistes ; toutes sont charmantes ; quelques-unes
exquises, et je regarderais éternellement des
ballets plutôt que de contrister une seule balle-
rine. Il me plaît de les voir traverser sur la pointe
de leurs petits pieds la vaste scène, ou galoper,
un miroir en main ; accepter ou refuser (cela
dépend du poème) des bijoux et des fleurs, tourner
sur elles-mêmes en levant des coupes soi-disant
pleines, avec un mépris souriant des vraisem-
blances physiques, notamment des lois de la force
centrifuge. Tout cela est gracieux, voluptueux,
séduisant, troublant ; mais hélas ! tout cela est
absurde et (c'est là que je voulais en venir), pour
que tout cela soit supporiablc, il ne faut rien
88 l'a\ni':e MrsicALE.
moins que M. Lco Dclibcs. Lui seul sait ajouter
à rinierèt sensuel du ballet (dont je ne fais pas fi)
un intérêt intellectuel et artistique. Lui seul sait
attacher et balancer aux lianes l'escarpolette de
Sylvia ; lui seul, avec quelques notes de cor
lancées crânement, peut nous faire prendre de
belles filles en courtes jupes de gaze pour des chas-
seresses de la Grèce et répandre sur leur passage
les parfums de la forêt. Nwic pede libero pulsanda
tellus... Virginibus bacchata Lacœnis Taygcta...
Je ne sais quel souffle de force et de joie antique
emporte certaines pages de Sylvia^ et vous fait
vous ressouvenir des Dieux. Sylvia^ c'est le ballet
poétique ; Coppclia^ le ballet spirituel. L'un et
l'autre sont pleins de fines mélodies, de rythmes
originaux, entraînants sans vulgarité ; d'harmo-
nies piquantes et distinguées, que fait valoir
l'instrumentation la plus variée et la plus ingé-
nieuse. Vraiment l'expression : se mettre aux
pieds d'une femme, ne convient à personne
comme à M. Delibes. On ne compte plus celles
aux pieds desquelles il a mis son talent.
Mais M. Léo Delibes n'a pas fait danser seule-
ment : il fait chanter aussi. Une jeune femme
nous écrivait récemment du fond de la Hollande:
l'annke musicale. 89
« J'étudie maintenant une partie du premier acte
de Jean de Nivelle^ et la petite se're'nade de Le Roi
l'a dit. Ici, où l'on ne connaît que la musique
allemande, toutes ces jolies choses sont une
re'vélation. « Elle est bien nôtre en effet, la veine
musicale de M. Delibes, et nos voisins ne la
détourneront pas. L'Italie a le don du rire et
l'Allemagne celui des pleurs, qu'elle a si souvent
chantés. Nous avons celui du sourire, de l'art
tempéré , également éloigné de l'exagération
bouffonne et tragique. Mieux que d'autres peut-
être, nous savons être simples sans paraître
pauvres, gais ou mélancoliques sans convulsions
d'hilarité ou de désespoir. Chez nous seulement
existe un répertoire d'œuvres de demi-caractère
et de style moyen, qui, dans l'histoire de la
musique, assure à notre pays non pas la première
place, mais une place à part.
Elle a bien raison, la dame de Hollande,
d'aimer le premier acte de Jean de Nivelle. Il est
charmant, dans son paysage de vendanges bour-
guignonnes. Les deux autres actes affectent une
allure chevaleresque, une couleur féodale et semi-
héroïque qui nous plaît moins. Les librettistes
ont failli détourner ici le talent du musicien de
qO L ANNKK MUSICALE.
sa vcritablc voie. Qu'on le laisse donc à sa pcnic
facile et à son courant naturel. Entre des rives
étroites, le ruisseau chante mieux. Armagnacs !
Bourguignons ! Oublions l'histoire de France,
les guerres seigneuriales, et revenons, je vous en
prie, comme on dit dans le Pré aux Clercs^ au
joli rendez-vous d'amour. Il est poétique et
touchant, l'amour de la douce Ariette pour son
ami Jean de Nivelle. Voilà un de ces sentiments
délicats que M. Delibes excelle à traduire, à
chanter du bout des lèvres. Une pavsanne croit
aimer un paysan. Mais le paysan cachait un grand
seigneur ; la pauvrette le devine et pleure, en
perdant le rêve de son trop bel amour. Cela
suffit à M. Delibes pour écrire un duo délicieux.
Ariette craint de répondre à Jean qui Tinterroge ;
mais, tandis qu'il parle, de légers dessins d'or-
chestre trahissent l'inquiétude d'abord, puis la
tristesse résignée de l'humble fille : « Vous
vous appelez Jean », dit-elle bien bas ; « vous
vous appelez Jean, duc de Montmorency. » Et,
triste lui aussi, le jeune homme s'excuse de son
nom et de sa tendre supercherie. « Un pauvre
duc, Ariette », et il lui dit l'amertume de sa vie
errante et la douceur de leur mvstérieux amour.
J
i
L ann?:e musicale. 91
Elle détourne la tête ; des fleurs données par
Jean tombent de sa ceinture, et des larmes de
ses yeux. Elle essaye pourtant de sourire, et,
presque gaiement : « J'ai donné mon cœur aux
étoiles », chante-t-elle, et elle appelle à son
secours les étoiles du ciel, l'herbe de la prairie,
Peau de la source, les moissons de l'été, toute
cette nature au milieu de laquelle elle a grandi,
mais qui ne suffit plus à son pauvre cœur.
Il s'en va, Jean de Nivelle ; il s'en va quand on
l'appelle, et nous donne en deux couplets, pro-
fonds dans leur simplicité apparente, la raison
de sa fuite constante. Ne cherchez pas dans les
paroles, presque inintelligibles, la poésie de ces
couplets ; mais écoutez-en la musique : c'est elle
qui fait rêver ; significatif est ce petit refrain
désabusé. S'en aller quand on nous appelle ! S'en
aller quand nous appelle l'espérance, quand nous
appelle le bonheur, quand nous appelle Tamour !
Ce serait peut-être prudence. Mais, appelés mille
fois en vain, nous avons toujours la naïveté de
répondre ! Allez-vous en, nous crie Jean de
Nivelle, et nous n'avons jamais le courage de
suivre sa mélancolique leçon !
Lakmc\ c'est V Africaine en miniature. La Hlle
q2 L ANNÉE MUSir.ALK.
du brahminc est une réduction de la noble
héroïne de Mcverbeer. Elle aime, elle meurt
comme Sélika ; d'un amour plus discret et pour
ainsi dire moins grandiose, mais non moins
profond. Elle ne va pas s'étendre à Tombre du
gigantesque mancenillier et le suc d'une Heur
suffit à son suicide d'enfant. L'œuvre est tout
entière à Fc'chelle de la petite créature : petits
paysages, petites pagodes, petites cérémonies
religieuses et nuptiales. Sans le dénouement
tragique, si la pauvrette, au lieu de mourir, se
consolait, Lakmé ressemblerait à une Madame
Chrysanthème en musique ; joli bibelot d'un
exotisme gracieux, que dépare seulement la note
moderne, et surtout la note anglaise. Je ne
voudrais pas ici d'officiers en casquettes galon-
nées, ni de misses avec des robes à la mode, des
ombrelles et des gants. Entre la poésie de l'Inde
et la civilisation européenne, le contraste me
choque, au lieu de me divertir. Félicien David,
dans Lalla-Rouck^ s'est gardé de cet écueil ;
Meyerbeer aussi dans VAfiHcaine^ où Ton ne
verrait pas volontiers Vasco de Gama en uniforme
de lieutenant de vaisseau portugais. Loti lui-
même atténue le plus qu'il est possible les dispa-
l'année musicale. 93
rates que pourrait jeter dans ses histoires orien-
tales sa personnalité, physique ou morale,
d'Occident. On sait comme il s'habille à la
mode des pays différents, ou plutôt comme il se
de'shabille.
Si le dernier acte de Lakmé est le meilleur des
trois, c'est précise'ment parce qu'il est le plus pur
de tout mélange, de tout discord. L'amant de la
petite Indienne est bien encore en uniforme,
mais il est seul avec elle ; leur union s'abrite sous
les lianes et les fleurs, au fond des bois où
parvient à peine l'écho des fifres anglais sonnant
la retraite. Lakmé chante à son ami, à son époux,
des mélodies d'une tendresse et d'une tristesse
charmante, et quand elle se tue pour éviter à son
amour, à son hymen bénis par le ciel et les dieux
de sa patrie, le dédain, la risée peut-être de nos
pays moins indulgents et de nos mœurs moins
primitives, elle meurt la dernière enfant d'un
monde à demi disparu, frêle relique d'une poésie
que notre civilisation pratique est en train
d'effacer.
Il est une partition de M. Delibes où rien ne
fait tache, une partition tout cniicre spirituelle
94 L ANNKK MISICALK.
et jolie, un petit chef-d'œuvre enliu : Le Roi la
dit. Une crise politique atténua jadis, en 1873, le
succès de la première représentation, mais ce
premier succès seulement.
Je ne connais pas de nos jours un autre ouvrage
de ce genre et de ce goût, ni de musique plus
gentille et plus pimpante, mieux assortie à un
livret plus léger et plus plaisant. De Tesprit,
partout de l'esprit, et çà et là un soupçon de
sentiment et d'amour, ou plutôt d'amourette ;
rien de sombre, presque rien de sérieux ; nulle
ombre de tristesse ou seulement de mélancolie ;
d^exquises chansons pour des figurines de Saxe ;
partout des voix fraîches et rieuses s'échappant
de cette mignonne partition comme d'un nid
d'oiseau.
Ah ! si nous n'avions pas, jadis et ailleurs, loué
le chef-d'œuvre de M. Delibes ! — Le sentiment
n'y alanguit pas l'esprit. Dans Le Roi Va dit, on
s'aime un peu, beaucoup, jamais passionnément ;
on ne s'embrasse pas à grands bras, plutôt en
pincettes. Tout le monde est joyeux ; personne
ne se chagrine ou ne fait effort, sauf à propos
d'une révérence perdue et vite retrouvée. Tout
est clair, gai : partout des rires de femmes. Il y
l'année musicale. 95
a sept rôles féminins dans la partition et cela fait
le plus joli ramage ! Pardonnez-nous, comme
M. Delibes nous le pardonnera, de nous repeter
à ce sujet, de citer encore des pages que nous
avons déjà citées : au premier acte, la scène de
la révérence, le chœur si plaisamment solennel
de la chaise à porteurs, la leçon de chant, la
sérénade, le finale en forme de valse. . . Je m'arrête,
car je citerais tout.
Que M. Léo Delibes continue de sourire ; assez
de fronts sont graves aujourd'hui ; assez d'ar-
tistes sont moroses, tourmentés, ou font semblant
de l'être. Il en faut qui méditent des réformes ou
des révolutions esthétiques, qui élaborent des
œuvres austères et méritoires; il en faut aussi
qui passent gaiement, une fleur et une chanson
aux lèvres. Ah! qu'il est doux d'avoir un frère...
pas trop sévère... pas trop sévère ! Cela se chante
dans Le Roi Va dit^ et ce sera notre dernier mot
sur M. Delibes.
V w^ \; w^ \l w^ \/ w^ ^C^> ^"^ ^r^^^ ^"^
III
Théâtre de l'Opéra-Comique : l'Escadron volant de la
reine, opéra comique en 3 actes; paroles de MM. Ad.
d'Ennery et Brésil, musique de M. H. Litolff. — Reprise
du Pré aux Clercs.
13 janvier iJ
|n octogénaire chantait. Il avait mis
en musique une histoire écrite par
deux octogénaires comme lui, et les
trois collaborateurs avaient ensemble
plus de deux siècles. — Nous ne voudrions pas
oublier le respect qu'on doit aux personnes
âgées, surtout à un vétéran du théâtre et du
succès comme M. d'Ennery; mais il faut bien
avouer que la représentation de V Escadron volant
de la ?^einc a ressemblé un peu à une exhuma-
tion. Nous avions tous Tair de déterrer des
momies.
gS l'AN.N'KK MUSICALK.
Tachons de nous rappeler la donnée de cet
opéra comique fossile. L'escadron volant de la
reine, c'est le groupe des demoiselles dites d'hon-
neur ei dressées par Catherine de Mc'dicis, leur
souveraine, au vilain mc'tier d'espionne, et d'es-
pionne par le mensonge et l'hypocrisie d'amour.
La jolie Thisbc' de Montetiori, une Florentine;
la charmante Corisandre, une Française; la ravis-
sante Gina, une Dalmate (pourquoi une Dal-
mate ?) prêtent à la politique astucieuse de Cathe-
rine le secours de leur beauté de'loyale et de leurs
perfides appas ! Elles se'duisent les suspects,
enjôlent les conspirateurs, et se font livrer leurs
secrets, qu'elles rapportent à la reine. Gina, la
plus jolie, est la plus dangereuse; elle passe pour
sourde-muette, et nul ne se défie de ce petit ser-
pent exotique. Or deux gentilshommes bretons,
émissaires des Guise, MM. René de Tremaria et
Gaël de Penhoë, arrivent à la cour de Saint-Ger-
main avec l'intention d'enlever le jeune roi
Charles IX, de le soustraire à la tutelle de la
reine mère et de le conduire au Louvre. Cathe-
rine aussitôt distribue la besogne à ses acolytes :
Thisbé se charge de Tremaria; Gina, de Penhoë.
Mais en feignant l'amour, les jeunes personnes
l'année musicale.
99
s'y laissent prendre, surtout Gina, très bonne fille
au fond et nullement traîtresse. Thisbé, moins
promptement éprise, arrache d'abord à Tremaria
l'aveu du complot, que la reine écoute, cachée
derrière une tapisserie, et puis elle a des remords.
Elle se désespère d'avoir trahi et perdu celui que
maintenant elle aime et qu'elle voudrait sauver ;
elle le supplie de lui pardonner. Mais tout s'ar-
range, parce que nous sommes à l'Opéra-Co-
mique; parce que les conspirateurs n'étaient que
des conspirateurs relatifs, qu'ils voulaient con-
duire le roi seulement à Paris et non pas à Nancy
(il y a, paraît-il, un abîme entre ces deux pro-
jets) ; parce qu'ils remettent à Catherine une
lettre compromettante de son grand ennemi le
cardinal de Lorraine.
Tout cela est long, obscur et ennuyeux ; mais
une chose est certaine : c'est que Catherine de
Médicis pardonne, qu'elle paraît très contente, et
que tout le monde se marie.
Voilà la pièce, enfantine ou sénilc, auprès de
laquelle les Mousquetaires, également de la Reine,
sont une merveille de littérature et de musique,
d'invention et de style. On ne s'y serait pas
pris autrement pour parodier d'un seul coup
lOO L AN.NKK MISICALK.
le Prc aux Clcrs et les Huguenots^ les deux chefs-
cVœuvrcs lyriques de l'époque Charles IX. N'y
touchez plus, à cette époque, à moins d'y toucher
avec discrétion, avec poésie. N'habillez pas les
premiers fantoches venus avec le pourpoint de
Raoul ou de Mergy. Si vous livrez un gentil-
homme aux agaceries des filles d'honneur, qu'il
ne leur réponde pas: TurlutiUu ! turliitiitu !
comme le fait dans V Escadron volant un lugubre
Jocrisse d'opérette. Défiez-vous surtout de Mar-
guerite de Valois ou de Catherine de Médicis.
Tout le monde n'a pas le talent de faire parler les
reines, encore moins de les faire chanter, et il y a
loin d'un feuilleton sur la cour de Valois, que ne
voudrait pas publier le Petit Journal^ à la Chro^
nique du règne de Charles IX, par Prosper
Mérimée.
Quelle musique aurait pu sauver pareille litté-
rature ! Celle de M. Litolff n'y a pas réussi.
Avouons notre ignorance en archéologie : nous
ne connaissions rien de M. Litolff: ni ses œuvres
instrumentales, ni les Templiers^ ni même
Héloïse et Abélard. On a dit partout, depuis
V Escadron volant, que M. Litolff avait jadis
donné de très belles promesses ; cela est pos-
L ANNEE MUSICALI:. lOI
siblc. On a dit aussi qu'il ne les avait pas tenues;
cela est certain.
Non pas que la musique de V Escadron volant
soit mauvaise; elle est plutôt inutile. Cette ou-
verture selon la formule, ces innombrables
romances à deux couplets, ces duos me'thodi-
ques, ces chansonnettes d'une bouffonnerie
navrante, et enfin cette inévitable pavane qui
revient toujours dans les ope'ras comiques con-
damnés comme un fantôme dans les vieux châ-
teaux où quelqu'un va mourir, tout cela n'est
pas mal fait. L'idée manque, le style aussi, mais
l'orthographe y est. Certaines pages ne sont pas
instrumentées sans adresse ; d'autres arrivent
presque à charmer par elles-mêmes, grâce à un
soupçon d'invention mélodique : notamment un
petit trio bouffe au premier acte : Si fy comprc7ids
un mot^ je veux être pendu ; puis une sorte de
nocturne pour deux voix de femmes et chœurs,
.où il est question de blés et d'oiseaux envolés ;
enfin le prélude du second acte, où d'inexplica-
bles roulades de clarinette et de flûte amènent un
petit motif de violons avec sourdines, qui a rap-
pelé assez agréablement à chacun un motif du
ballet de Robert le Diable.
102 L a.\m:k musicalk.
C'est loui, je crois. Le reste est insignifiant; le
reste, comme dit Ilamlet, c'est le silence, et nous
n'avons plus qu'à féliciter les artistes qui se sont
tirc's avec talent de ce mauvais pas. M. Fugèrc a
tant d'esprit et d'entrain, M. Soulacroix une voix
tellement enchanteresse et un style si distingue',
qu'on a redemande à l'un des couplets, à Tautre
une romance.
L'œuvre de MM. d'Ennery, Brésil et Litolff, il
fallait s'y attendre, a re'veillé la question, sinon
la querelle, des opc'ras et opc'ras comiques à l'an-
cienne mode, ou vieux jeu. Après l'immense
succès du Roi d'Ys, ou plutôt pendant ce succès,
puisque, pour notre plaisir et notre honneur,
il dure encore, on a proteste' contre l'envahisse-
ment de rOpc'ra-Gomique par le drame lyrique
et l'art nouveau. Le Roi d^Ys sur la scène de la
Dame blanche et du Pre aux Clej^cs ! Quel aban-
don des traditions ! quel manquement à l'esthe'-
tique locale! Alors M. Paravey, en directeur
éclectique, a monté VEscadron volant de la
reine^ et d'autres de s'écrier : « Foin de cette
rengaine, de cette pièce rococo et de cette mu-
sique de momies ! Voilà enfin la mort et l'enter-
rement du genre, des formes ou des formules
l'année musicale. io3
d'antan, et de la musique dite nationale. Cette
fois on ne songera plus à reconstruire un musée
pour de semblables vieilleries, et surtout on ne
nous parlera plus du passé. )>
Nous voudrions au contraire en parler un peu.
de ce passé ; dire que la chute de V Escadron
volant n'implique pas celle du genre auquel
appartient l'ouvrage ; dire aussi ou répéter qu'en
art il n^ a pas de genres, mais des œuvres seu-
lement, à proscrire ou à prôner. Aucune forme
musicale n'est usée. Qu'un homme de génie ou
seulementdegrand talent surgisse demain, il fera ce
qu'il voudra et dans la forme qu'il voudra, soit qu'il
en crée une nouvelle, soit qu'il en ressuscite une
qu'on croyait morte. Il écrira un Pré aux Clercs
ou un Lohengrin^ et nous applaudirons du même
cœur un autre Voi che sapetc ou une autre Che-
vauchée des Valkyries. Emitte spiritum tuum...
Oui, c'est l'esprit, et l'esprit seul qui renouvelle
la face de la terre ; l'esprit qui ne souffle pas seu-
lement où il lui plaît, mais comme il lui plaît.
Musique du passé ou de l'avenir ! Qu'on dise
donc tout simplement la bonne musique et la
mauvaise. Voilà la vraie et la seule distinction.
Quel chef-d'œuvre d'aujourd'hui nuit aux chefs-
104 L^ANNÉE MUSICALE.
d'(x:uvre d'il y a cinquanic ans ? On ne nous
accusera pas de licdeur pour le Roi d'Vs; nous
Tavons reentendu bien des fois, et nous le re'cn-
tendrons encore. Mais notre admiration pour
rœuvre de M. Lalo ne nous a pas empêche
d'écouter récemment avec une admiration pareille
et la Dame blanche et le Pré aux Clercs^ remontés
avec grand soin par M. Paravey. Hérold, Boicl-
dieu sont plus vieux, je pense, que M. Litolff lui-
même. La Dame blanche^ le Pré aux Clercs sont
jetés dans ces moules qu'on déclare aujourd'hui
hors d'usage. L'une et l'autre vivent encore pour-
tant, et nous qui, l'autre jour, avons ri de la
belle Gorisandre, de René de Tremaria et de
Catherine de Médicis, loin de rire d'Isabelle, de
Mergy et de la reine Margot, nous sommes quel-
quefois tout près d'en pleurer. Non, non, les
moules ne sont pas usés, mais on n'a plus de
quoi les remplir. Viennent seulement des pein-
tres qui sachent faire des tableaux : les vieux
cadres pourront servir encore et paraîtront
rajeunis.
De V Escadron volant de la reine^ la caricature,
passons pour un instant au modèle, au Pré aux
Clercs^ dont l'ouvrage de M. Litolff a éveillé
l'année musicale. io5
chez tout le monde le souvenir et le regret. Ce
chef-d'œuvre est de ceux auxquels de temps en
temps il est bon de revenir. Sous prétexte de mar-
cher toujours en avant, gardons-nous d'être
ingrats, et de ne plus jamais regarder en arrière.
A l'audition du Pré aux Clercs^ et par con-
traste avec VEscadron volant^ deux choses sur-
tout nous frappent : la portée profonde des effets,
puissants ou gracieux, et la sobriété des moyens
employés à les produire. La musique de M. Litolff
ne laisse aucune impression, ni des personnages,
ni de l'époque qu'elle prétend représenter.
MM. de Tremaria et de Penhoë pourraient tout
aussi bien s'appeler Colladan et Cordenbois, et
soupirer leurs romances à des demoiselles de La
Ferté-sous-Jouarre. Quant à Catherine de Médi-
cis, elle a beau chanter sa haine contre les Guise
et nous entretenir de ses desseins politiques,
clic a l'air d'une institutrice affectée. (Il va
sans dire que nous accusons la musique seule-
ment.) Pas plus que dans les nombreux duos ou
trios de cette longue partition, il n'y a d'expres-
sion dans les récitatifs, tous incolores ou mal
venus. Chaque phrase, chaque note des person-
nages jure avec leur costume, avec leur nom
io6 l'annkk Ml si cal k.
ambitieux, et ccitc contradiction finit par tourner
au comique.
Herold , au contraire, a merveilleusement
assorti sa musique au caractère et à Taspect exté-
rieur de ceux qui la chantent. Toutes les figures
du Pré aux Clercs sont vivantes et pour ainsi
dire ressemblantes ; esquissées parfois d'un trait,
mais qui suflit. En somme, la partition du Pré
aux Clercs est très courte, mais très substantielle.
Le rôle de Mergy se compose d'un air au pre-
mier acte, d'un grand récit au second et de quel-
ques mesures dans le trio très bref du troisième.
Comminge chante à peine ; Isabelle n'a que deux
airs, et la reine quelques phrases de solo et quel-
ques re'citatifs. C'est tout, et cependant rien ne
manque à ces types divers et tous achevés. L'élé-
gance aristocratique de Mergy ne se trahit-elle
pas dans le contour seul de la romance: Orna
tendre amie ? Ne reconnaît-on pas la jeunesse et
la passion dans la modulation expansive, adora-
ble, amenée par ces mots : Ton cœur va-t-il me
dire : J'ai gardé mon amour ? Quelle allure donne
au gentilhomme le simple récit du second acte :
Le roi, madame, a commis à mon :{èle le soin,
rhonneur de me rendre en ces lieux ? Avec quelle
L ANNÉE MUSICALE. TO7
gravité, quelle distinction suprcmc il raconte
devant toute la cour son entrevue avec Charles IX !
Mergy peut parler du roi de France et du roi de
Navarre ; il a le droit de porter le feutre, le pour-
point tailladé et la rapière : ni son costume ni
son langage ne nous feront jamais sourire.
Et la reine ! Toute la grâce un peu plaintive de
Marguerite, toute la mélancolie de ses jeunes
ennuis est dans une seule phrase de quelques
mesures : Je suis prisonnièi^e loin du beau pays.
Parle-t-elle à sa filleule la gentille cabarctière,
quelle condescendance et quelle bonté ! Sais-tu
pas combien je faime ? Ici encore une modulation
légère, sur laquelle en général l'artiste n'insiste
pas assez, exprime par une nuance mélodique
exquise une exquise nuance de sentiment. Mais
Margot avait de l'esprit aussi. Hérold le savait et
nous l'a rappelé au second acte dans le trio de la
reine, d'Isabelle et de Cantarclli. Impossible de
nouer une intrigue avec plus de verve et d'en-
train, d'intelligence et de gaieté.
Isabelle est charmante, la pauvre petite, prise
dans cette cour des Valois comme dans un
piège ; trop faible, trop craintive pour se dé-
fendre et se sauver elle-même. Il faut qu'on
I08 l'année MUSICAL!:.
Faide, car clic ne sait que souflVir et soupirer
après SCS montagnes. Thisbé de Montefiori, dans
l'Escadron volant, consacre une romance en deux
couplets dolents aux souvenirs de sa jeunesse, je
le crois du moins, car j'ai mal entendu les
paroles; mais je donnerais ce rôle entier pour les
deux premières mesures du grand air d'Isabelle :
Jours de mon cn/ance, deux mesures qui valent
tout un poème de rêverie et de regrets.
Nicette elle-même et Girot sont de gentilles
figurines de second plan. Quant à l'orchestre,
avec discre'tion, sans faire pleuvoir partout, comme
celui de M. Litolff, les accords de deux harpes
sentimentales et prétentieuses, il dit son mot de
temps en temps et le dit bien. Rappelez-vous le
chant de clarinette qui, dès le de'but de l'ouver-
ture, s'exhale avec mc'lancolio; rappelez-vous sur-
tout le troisième acte tout entier, ce merveilleux
troisième acte qu'un musicien avancé, intransi-
geant, mon voisin de stalle il y a quelques semai-
nes, croyait découvrir et daignait presque admirer.
Ah ! la forme ! la forme ! ancienne ou nouvelle!
celle-ci est de tous les temps. La voilà, la musique
suggestive, selon l'expression moderne, celle qui
dit peu et fait penser beaucoup. L'effet du troi-
l'année musicale. 109
sième acte du T^ré aux Clercs égale les plus
grands effets de la musique dramatique. Et par
quels moyens? un chœur, un trio, un petit
quatuor, une horloge qui sonne et un chant
d'altos accompagnant le passage d'une barque
sur une rivière. Quelle silhouette du vieux Paris,
non seulement dans ce décor, sur cette toile de
fond, mais surtout dans cette musique ! Quelle
résurrection d'une époque où l'on venait se couper
la gorge, le soir, au bord d'un fleuve habitué à
charrier des cadavres et à rouler du sang ! Le trio
du duel n'est qu'un éclair de haine et de fureur.
Comminge et Mergy n'ont pas l'air de chanter,
mais d'agir et de vivre en musique. Ils sortent,
l'épée à la main, et le chœur des archers com-
mence, rythmé avec une rondeur un peu brutale
que la sonorité rauque des altos fait paraître
sinistre. Indifférents au meurtre qui va se com-
mettre, les archers fredonnent en jouant aux dés.
Des couples traversent le fond du théâtre pour
aller danser à la noce de Girot et de Nicette, et la
ritournelle qui les accompagne, en dépit de son
allure pimpante, — peut-être par celte allure
même, — redouble l'effroi de la scène et s'encadre
à merveille entre les deux couplets de l'impassible
1 lo l'ANN1<:E MUSICAL!-:.
chanson. Le moindre détail de cet acte est inesti-
mable, fût-ce le court dialogue où se règle
d'avance, à voix basse et comme honieuse, l'en-
lèvement du mort que tout à l'heure Comminge
laissera sur le gazon. Nous ferons comme à Vordi-
naire, dit froidement l'un des soldats sur un ton
qui fait presque frissonner. Huit heures sonnent,
et la reine, Isabelle, Nicette et Girot sortent delà
chapelle. Le tintement de l'horloge dans la nuit
jette encore une note d'inquie'tude et d'e'pouvante.
Le quatuor qui suit est tremblant; il a peur : les
voix murmurent seulement, osant à peine s'éloi-
gner les unes des autres. Dans l'humble ensemble
repris deux fois, et la seconde fois avec un accom-
pagnement sinueux, étouffé par les sourdines,
toutes les craintes, toutes les angoisses se
devinent; toutes, jusqu'à la mélancolie de la
pauvre petite reine, jusqu'à l'effroi mystérieux de
la ville, cachant sous les brouillards de la nuit les
querelles et la mort de ses enfants.
De nouveau les altos grondent, les archets
lourds pèsent sur les cordes, qu'à chaque mesure
ils semblent vouloir écraser, pour en étoutfer la
plainte irritée et douloureuse. Une barque des-
cend au fil de Peau et s'arrête sous un rayon de
L ANNEE MUSICALE. I I I
lune; Isabelle, la reine, Nicette et Girot, encore
en habits de fête, entrevoient un corps couché en
travers du bateau. Alors, pour la première fois,
le joyeux cabaretier cesse de rire, et, comme le
voyageur du poète, « sentant passer la mort, se
recommande à Dieu ». C'est bien la mort qui
passe, escortée sur cette rivière noire par l'une
des plus sinistres mélodies qui jamais lui aient
fait cortège; la mort portant avec elle Thorreur
matérielle, physique du cadavre, et d'un cadavre
sanglant, conduit à l'église sans honneurs et sans
larmes par deux inconnus, par deux indifférents.
La barque passe; Cantarelli accourt : l'adversaire
de Comminge était Mergy. Isabelle pousse un
cri; mais soudain Mergy paraît lui-même : autre
cri, de joie celui-là, — et aussitôt, sans une
mesure, sans une note inutile, sans une effusion
banale, éclate de nouveau le thème soldatesque,
non plus sombre et menaçant, mais repris avec
une allégresse qui transforme ce refrain de mort
en chanson de victoire et de liberté.
Laissons les réformateurs mener grand bruit et
revendiquer pour eux tout l'honneur de préten-
dues découvertes. L'orchestre ne les a pas atten-
dus pour jouer un rôle dans le drame musical.
112 L ANNEE MUSICALE.
Ne parlc-t-il pas seul ici, l'orchestre du vieil
Herold, et plus éloquemment que toute voix
humaine? Pourquoi? Parce que le compositeur
voulait exprimer plus que le sentiment des per-
sonnages : le sentiment des choses, leur partici-
pation à l'horreur du meurtre et de ces funérailles
solitaires. Le célèbre chant des altos, c'est Tobscu-
rité, ou plutôt la pâle lueur de la rivière au clair
de lune; c'est la conscience et presque la compli-
cité de la nature; c'est le Louvre, c'est la ville en-
dormie, et de tout ce monde extérieur l'orchestre
seulement pouvait être la voix impersonnelle et
désolée.
Nous n'avons pas voulu — est-il besoin de le
dire ? — nous donner le facile plaisir d'une com-
paraison écrasante, mais défendre un peu seule-
ment, par un retour vers l'un de ses chefs-d'œuvre,
ce qu'on appelle aujourd'hui avec une injuste
ironie le genre éminemment français. Et puis
nous avons imité Simonide; si, comme lui, nous
nous sommes jeté à côté de notre sujet, c'est que
notre sujet était, comme le sien, « plein de récits
tout nus... matière infertile et petite «. Enhn
est-ce notre faute si, quelque temps avant d'en-
tendre r Escadron volant^ nous avions réentendu
l'année musicale. ii3
le Pré aux Clercs? Puisqu'il fallait parler à nos
lecteurs d'une pièce du temps de Charles IX, ils
nous excuseront d'avoir parlé de deux. Qu'ils
aillent voir de pre'férence la plus ancienne ; qu'ils
aillent écouter le Pré aux Clercs et M. Dupuy,
un nouveau ténor de l'Opéra-Comique. Il a beau-
coup de talent et peut le montrer dans le rôle de
Mcrgy, comme dans celui de George d'Avenel,
plus que dans celui de René de Trcmaria.
I
'Mmmmmmmmmmmmmmi
V
Théâtre de l'Opéra-Comique: la Cigale madrilène, opéra
comique en 2 actes; paroles de M. Léon Bernoux,
musique de M. Joanni Perronnet. — Les Concerts :
Symphonie de M. César Franck ; le Wallenstein, de
M. d'Indy. — M, Bouhy; Madame Materna; M. Pade-
rewski,
i5 mars 1888.
propos de la Cigale madrilène^ nous
pourrions parler de Cainncn ; mais
nous avions déjà parle du Pré aux
Clercs à propos de VEscadron volant
de la reine^ et l'on ne peut toujours se dérober à
son devoir. Au surplus, ce ne sera pas long.
Pauvre Cigale ! Elle ne chantera pas tout l'été.
M. Perronnet, le compositeur de cette éphé-
mère opérette, n'est pas plus un ancien ministre
du roi Charles X, que le prince de Polignac, un
autre musicien, à nom historique aussi. A peine
M. Perronnet a-t-il dû voir les dernières années
1 I() L AN.NKK MUSICALK.
de l'empire. C'est un jeune, un tout jeune homme;
comme on dit dans Aî'jnide^ « il est à l'âge
heureux où sans effort on aime » ; où Ton aime
les chansons espagnoles, boléros et séguedilles,
où Ton croit à l'Espagne de M. Scribe, toute
vibrante de castagnettes, de tambours de basque
et de mandolines, toute peuplée de muletiers, de
Bohémiens qui recueillent les entants clandestins
des grandes dames adultères, et de zingaras aussi
jolies que M^'*' Degrandi. La moindre mélodie à
trois temps, un peu vive, quelques cris de Ole !
Ole ! des doigts mignons qui claquent en
cadence, nous en fallait-il davantage à vingt ans
pour imaginer TAndalousie ?
On dit que sous le pseudonyme de Léon
Bernoux se cache la mère de M. Perronnet,
j^mc ^ Perronnet, Fauteur de Ne m'chatoiiille:;^
pas et autres lieder qui firent les premiers succès
de M""' Judic. Pieuse et touchante collaboration:
j^mc Perronnet tramant pour son fils un canevas
innocent, et le jeune homme embellissant de sa
filiale musique la poésie maternelle. Je n'ai pas
l'honneur de connaître autrement que de vue et
le fils et la mère ; mais sans rien savoir des
circonstances dans lesquelles est né leur commun
l'année musicale. 117
opuscule, voici comment, en l'écoutant, je m'en
représentais la genèse. Cette œuvre de famille,
avant d'être livrée au public indifférent ou
cruel, aura peut-être été jouée le soir au coin
du feu, dans un cercle d'amis intimes et bienveil-
lants. Autour du piano, d'un piano droit et de
famille aussi, sont assis les hôtes du foyer
modeste. Les braves gens, sans être musiciens,
ont le goût de la musique. Ils vont parfois à
rOpéra-Comique, surtout depuis qu'il est voisin
du Marais ; ils connaissent le Domino noU- et les
Diamants de la couronne, mais ignorent Carmen ;
les noms d'Inésille, de Pérez, de Catarina, les
mots de Sainte-Hermandad et de corrégidor
exercent sur leur imagination un prestige encore
souverain. Et voici que dans l'œuvre de leurs
amis ils retrouvent avec ravissement les mots
exotiques et mystérieux : « Enfants de Bohême,
muletiers de Murcie. « Alors les familiers de
rhumble salon auront vu passer devant leurs
yeux facilement éblouis l'Espagne de leurs rcves
bourgeois et touchants ; ils auront cru entendre
sous le ciel andalous les guitares et les casta-
gnettes, et dans les sentiers des sierras « les
grelots des mules sonores ». Ils ne sont point
1 18 l'année musicalk.
blasés comme nous. Ils sont simples d'esprit,
dans le véritable sens de la parole évangélique,
et nous, les sceptiques, nous envions le conten-
tement naïf de leurs instincts romanesques et
doux.
Composée ainsi ou autrement, cette opérette en
vaut bien d'autres; elle n'est ni meilleure ni pire
que les productions courantes d'un genre heureu-
sement en décadence. Dans ces deux petits actes,
on citerait à la rigueur deux ou trois morceaux
agréables : au premier acte, un quintette de
Bohémiens qui n'exprime pas mal le charme de
la vie errante, fait d'insouciance et de mélancolie;
au second, une chanson du tenorino, reprise par
le sopranino, nous a rappelé les premières
romances d^Hérold, la « robe légère » de Marie.
M. Fugère chante aussi des couplets pénétrés
d'une sensibilité qui doit faire venir les larmes
traditionnelles aux yeux des personnes vraiment
bien nées. Et puis, en dépit de l'éducation, des
habitudes et des convictions artistiques, en dépit
de l'amour du beau, peut-être en raison même de
cet amour parfois rassasié, n'arrive-t-il pas de
sentir tout au fond de soi-même comme un obscur
besoin de l'ordinaire et du médiocre, d'éprouver
L ANNEE MUSICALE. II9
une sorte de plaisir, ne fût-ce que le plaisir du
repos, en face d'œuvres insignifiantes, qui ne
forcent ni Tattention d'aujourd'hui, ni le souve-
nir de demain ? Nul ne les ignore, ces heures de
lassitude csthe'tique, de lâcheté intellectuelle, où
le café-concert ennuierait moins que FOpéra, où,
honteux et découragé de lui-même, l'esprit, se
sentant vulgaire et plat, n'a le goût et presque
le besoin que de la platitude et de la vulgarité.
Les théâtres d'ailleurs nous permettraient en
ce moment un de ces accès de paresse: l'Opéra-
Comique nous donne des Cigales madrilènes ;
il est vrai qu'il nous promet VEsclarmonde de
M. Massenet. L'Opéra ne nous donne rien, et il
est vrai aussi qu'il ne nous promet pas davantage.
Ah ! si, un ballet. Mais un ballet, fût-il de
M. Ambroise Thomas, ce n'est guère.
A défaut des théâtres, nous avons les concerts.
Sans parler des pianistes, dont le règne arrive
tous les ans à pareille époque, que de séances
musicales, depuis celles de la Société des instru-
ments à vent, qui sont toujours délicieuses,
jusqu'à celles de la Société nationale^ qui sont
souvent intéressantes, mais qui peuvent être le
contraire aussi !
120 L ANNKR MUSICALE.
Le grand public connaît à peine la Société
nationale^ que nous-mème avant cette anne'c
connaissions de nom seulement. Elle a ete fondc'c,
en 1871, par M. Saint-Saëns et M. Romain
Bussinc pour favoriser le dc'veloppement de la
musique française et permettre aux jeunes compo-
siteurs d'entendre et de faire entendre leurs
œuvres, surtout leurs œuvres instrumentales.
Autour de MM. Saint-Saëns et Bussine se grou-
pèrent des musiciens comme MM. Cc'sar Franck,
E. Lalo, G. Bizet, A. de Castillon, G. Faure,
H. Duparc, V. d'Indy et bien d'autres. « En
dix-sept anne'es d'existence, dit un petit programme
que nous avons sous les yeux, la Société nationale
a donné plus de six cents premières auditions
françaises^ et elle pourrait citer avec orgueil
nombre d^œuvres qui, bien avant de triompher
devant le public des grands concerts, avaient étc'
exe'cute'es pour la première fois dans ses se'ances
intimes.
« De plus, afin que ses socie'taires puissent se
rendre compte du mouvement ge'néral de Part,
elle leur a pre'senté des productions e'trangères
modernes d'un inte'rêt réel, pour la plupart encore
inconnues en France, ainsi que d'importants
l'année musicale. 121
fragments de chefs-d'œuvre de Bach, de Rameau,
de Gluck, rétablis selon les textes originaux, et
que Ton n'a presque jamais Toccasion d'entendre
à Paris. »
Tout cela est très vrai et tout cela est très bien.
La Société nationale a mis en lumière des compo-
siteurs qui sans elle risquaient de rester dans
l'ombre; elle en révélera d'autres encore, je le gage,
et les fera réussir. Elle s'intéresse aussi et nous
intéresse à de vieilles et magnifiques œuvres dont
elle conserve et tâche d'entretenir le culte ; par
exemple, elle a fait exécuter récemment une
cantate de Bach et tout le troisième acte dCArmide.
Rien de mieux ! Gardienne du passé et messagère
de l'avenir, la Société nationale mérite deux fois
notre sympathie, notre respect et notre reconnais-
sance.
Quand je dis « respect », je vais y manquer pour
tant, à ce respect dont je proteste, et j'y ai manqué
déjà du fond du cœur, il y a quelques semaines,
à Tune des séances de la Société. Quelle soirée,
mon Dieu ! On a commencé par un quatuor pour
piano et cordes de M. Fauré, violent et monotone,
mais non sans intérêt. Le second morceau ne
manque pas d'originalité : un trait de piano, qui
122 l'année MUSICALK.
en fait le principal motif, y est ramène deux fois
par des rythmes et des harmonies ingénieuses.
Ensuite sont venues deux « ariettes (! !), » paroles
de M. Verlaine, musique de M. Debussy, et toute
la de'cadence, toute la déliquescence de la musique
et de la poésie nous a paru concentrée dans ces
petits chefs-d'œuvre. Ils ont été soupires avec
moins de voix que d'intelligence par un des
sociétaires nationaux, un jeune homme qui chan-
tait doucement, tristement et donnait à ces
complaintes le sentiment navrant qui leur conve-
nait. En revanche, il a interprété un lied réelle-
ment très beau de M. Fauré : An Cimetière, sur
des vers de M. Richepin, très beaux également,
malgré certain Sommeil vermeil assez risqué.
On a bissé cette émouvante mélodie, et c'était
justice.
Mais, comme dit la servante de Molière, tout
cela n'est rien ; si vous aviez été là pour la
musique adaptée à la Tempête de Shakespeare,
par M. Chausson! Cette petite partition a été
exécutée pendant les représentations de la fantaisie
shakespearienne au théâtre des Marionnettes-
Vivienne. Là elle faisait peut-être beaucoup
d'effet; salle Pleyel, elle nous a, comment dire...
1
l'année musicale. 123
mystifié. Elle est écrite pour un orchestre ainsi
composé : un violon, un alto, un violoncelle, une
harpe (oh ! oui, une harpe obstinée) ; plus quelque
chose dont jouait M. d'Indy, et qu'on ne voyait
pas, enfin un ou une celesta. Le ou la celesta
n^est, paraît-il, que le glockenspiel employé par
Mozart dans la Flûte enchantée c\. perfectionné de
nos jours. C'est une sorte d'harmonica plus séra-
phique que la harpe, laquelle apparemment ne
suffit plus aux mélodies immatérielles de l'école
supra-moderne. Il y a dans cette musique de la
Tempête des passages ineffables : notamment un
duo de Junon et de Cérès, une danse rustique,
des aboiements de chien, mille détails enfin qui
nous font croire d^abord à ce que M. Sarcey
appelle une « fumisterie )> . Mais comme les
exécutants restaient graves, que le public lui-
même, au moins la majorité du public, ne sour-
cillait pas et que, depuis lors, des juges compétents
nous ont affirmé que l'œuvre était sérieuse et de
bonne foi, avouons humblement notre indignité,
et que Tauteur nous la pardonne.
Hélas ! nous craignons de rester longtemps
au-dessous d'une telle musique. Elle est très en
faveur à la Société nationale^ dont le seul travers
124 L ANNKE MUSICALE.
est un dévouement, presque une dévotion aveugle
à certaine école, ou plutôt à certain groupe qui
ne semble pas suivre la bonne roule. En tout cas,
il ne suit pas la grande route, ce petit bataillon
d'artistes et d'amateurs excentriques. Ils n^ met-
traient pas le bout du pied, sur cette route des
maîtres véritables, où marche par exemple, de
son pas franc et libre, un Ganiille Saint-Saëns!
Saint-Saëns, direz-vous ! Il a crée la Société
nationale. — Oui, mais peut-être pour une mis-
sion plus digne, pour en faire une église éclairée
et non pas une chapelle obscure, pour qu'elle
devînt la patronne de tous les fidèles et non la
complice de quelques doctrinaires mystérieux et
mystificateurs. Le voit-on encore dans le cénacle,
l'auteur de la Symphonie en ut mineur, et les
jeunes francs-maçons de la rue Rochechouart ne
le traitent-ils pas de faux frère et de renégat ?
Rien n'égale leur mépris pour le talent de
M. Saint-Saëns et de bien d'autres, rien, sinon
leur estime pour leur propre talent. C'est de ce
groupe, de son esprit et de ses œuvres que la
Société nationale devrait se défier davantage. II
ne faudrait pas qu'elle devînt une société de
décadents, une sorte de Chat noir musical, mais
L ANNEE MUSICALE. I2D
de Chat noir à rebours, où l'on ne s'amuserait
pas, je vous le jure.
Les deux chefs actuels de la Société natiojjale
sont MM. César Franck et Vincent d'Indy, le
maître et l'e'lève, et c'est de leurs œuvres, exécu-
tées au Conservatoire et au Concert Lamoureux,
que nous devons parler maintenant.
M. Renan^ je crois, a dit : u On ne devrait
jamais écrire que de ce qu'on aime. » — Hélas !
que n'est-ce possible ! Nous ne reviendrions pas
à la musique de M. Franck, car nous ne pouvons
décidément l'aimer! Heureusement, si l'amour
ne va pas sans l'estime, selon la morale de
M. Prudhomme, l'estime va très bien sans
l'amour, et nul ne peut refuser à M. Franck
l'assurance de sa considération la plus dis-
tinguée. Nul ne lui marchandera non plus le
respect auquel a droit une vie déjà longue de
travail, de bonne foi, de science et de cons-
cience. M. Franck se partage entre la composi-
tion, l'enseignement et l'orgue. Il suffit de l'avoir
entendu improviser dans l'église Sainte-Clotilde
pour ne pas douter de son mérite, et pour avoir
scrupule, peut-cire un peu de honte à ne pas
admirer le compositeur autant que l'organiste.
126 l'année musicale.
Kt puis nous avons dcjà mcdit de M. Franck ;
nous l'avons étonne sans doute, contriste peut-
être, et nous en gardons un regret, presque un
remords. Que ne pouvons-nous le louer cette
fois, le remercier de nous avoir charme, cmu, lui
dire : « Maître, si nous n'avions pas compris
jadis, nos yeux se sont ouverts, ou plutôt nos
oreilles; parlez à présent, votre serviteur e'coute! »
Mais nous ne pouvons pas. Le premier
dimanche, la symphonie en re mineur de
M. Franck nous donna de l'espoir. Il semblait y
avoir quelque chose là ; de très sérieuses et très
scientifiques qualités : des nuages encore, mais
qui s'entr'ouvraient et finiraient par s'évanouir.
La seconde fois, ils ont disparu ; mais rien ne
se cachait derrière eux ; leur voile était men-
songer, leur mystère trompeur, et la deuxième
audition, loin de confirmer notre impression
primitive, Ta presque effacée. Non pas que cette
symphonie ne témoigne d'une science consommée,
d'un travail opiniâtre et des plus rudes efforts.
M. Franck sait tout ce qu'on peut savoir, et
c'est beaucoup, surtout dans Pétat actuel de la
musique ; mais cela ne suffit pas, et quand la
technique de l'art se sera compliquée encore,
I
l'année musicale. 127
dans cinquante ans, dans mille ans, cela ne suffira
jamais ! J^entendais l'autre jour les trop fervents
disciples de M. Franck comparer, ou plutôt
sacrifier hardiment à la symphonie de leur
maître la dernière symphonie de M. Saint-Saëns,
et devant de pareils dissentiments, parmi ces
hérétiques, hérétique moi-même à leurs yeux,
j'en venais à douter que le goût eût ses préceptes
et la beauté ses lois. De ces deux symphonies,
l'une est la nuit et l'autre le jour ; là on respire
à pleins poumons : ici on étouffe et on meurt.
Dans l'œuvre de M. Saint-Saëns, le plan se
présente et s'impose tout de suite ; dans celle de
M. Franck, il se dissimule et se dérobe. On suit
toujours l'idée de M. Saint-Saëns; elle circule,
se divise en mille petits courants clairs et féconds,
puis se reconstitue et se rassemble ; mais les
mélodies de M. Franck naissent pour se perdre
aussitôt, sans avoir le temps de faire éclore une
fleur. Oh ! l'aride et grise musique, dépourvue
de grâce, de charme et de sourire ! Les motifs
eux-mêmes manquent le plus souvent d'intérêt :
le premier, sorte de point d'interrogation musical,
n'est guère au-dessus de ces thèmes qu'on fait
développer par les élèves du Gonscrvaioire. Un
128 l'année musicale.
autre a plus d'allure et de cràncric, mais le
compositeur n^en a pas tire' parti.
Le début du second morceau est Toasis de ce
dcsert.
On se sent un instant rafraîchi par un beau
chant de cor anglais porté sur les accords des
harpes et du quatuor. Un soir peut-être à son
orgue, M. Franck aura trouve cette inspiration
presque religieuse, et religieuse sans fadeur ni
mystique sensualité. Pourquoi ne Ta-t-il pas
suivie ? Pourquoi n'a-t-il pas fait de ce thème
heureux tout un morceau, comme a fait d'une
mélodie, religieuse aussi, l'auteur de la symphonie
italienne? Parce que M. Franck n'est pas Men-
delssohn, ce que nous ne nous permettrions pas
de regretter si, l'autre jour, un de ses adeptes ne
s'était permis de s^en réjouir.
Le finale surtout de la symphonie en ré mineur
nous a paru pénible. Il ramène avec rage les
motifs des morceaux précédents. De ce système,
très en faveur aujourd'hui, peut-être ne faudrait-il
pas abuser. Haydn en a usé [adagio et presto du
SS'' quatuor), et Beethoven après lui; mais tous
deux avec réserve. M. Saint-Saëns a fait de
même, avec beaucoup plus d'insistance et dans
L ANNEE MUSICALE.
de bien plus vastes proportions ; mais, dans le
finale de la symphonie en lit mineur, les motifs
déjà connus (beaucoup plus inte'ressants par eux-
mêmes que ceux de M. Franck) passent par des
me'tamorphoses de rythme, d'harmonie et d'ins-
trumentation si variées, si inattendues, qu'on en
demeure presque émerveillé. M. Franck est loin
de cette abondance et de cet éclat, et ce qu'il
prend pour l'unité et la cohésion pourrait bien
n'être que sécheresse et pauvreté.
Que M. Franck soit aimé, flatté même par des
élèves respectueux et reconnaissants, rien de plus
naturel ; que l'intégrité artistique de sa vie, la
sincérité de ses convictions, la science et l'expé-
rience sans lesquelles ne s'élaborent pas des
œuvres sérieuses et malaisées comme les siennes,
que ces titres nombreux et d'autres encore lui
méritent quelque déférence et certains ménage-
ments, cela ne fait doute pour personne. Mais on
ne saurait rien accorder de plus. Aujourd'hui du
moins, car les avancés de la musique espèrent en
l'avenir et nous attendent. On finira, disent-ils,
par les rejoindre, là-bas, là-bas. Qui sait? L'étape
est lointaine, mais on ne va pas à Damas en un
jour, et la prudence nous défend pcui-ctrc i\c
l.-'O L ANNKE MUSICALK.
dire: Je ne boirai pas de ion eau, fût-ce à la
plus trouble des fontaines.
Après le maître, le disciple : après M. Ce'sar
Franck, M. Vincent d'Indy. Ainsi le veut l'ordre
des âges, qui n'est pas ici celui des talents.
Commençons par reconnaître, et non pour la
première fois, le très grand me'rite de M. d'Indy;
nous serons plus à notre aise pour discuter ses
tendances. M. d'Indy a composé une trilogie
pour orchestre, servant de pre'face et de commen-
taire musical aux trois poèmes dramatiques de
Schiller sur Wallenstein : le Camp, les Piccolo-
miniet la Mort de Wallenstein. Rarement, je crois,
un musicien a de'pensé plus de talent, plus
d'habileté, d'ingéniosité harmonique et orches-
trale, consacré plus de volonté, de logique et
d'énergie à une charade symphonique aussi
compliquée.
On pourrait la proposer ainsi : mon premier
est le motif de la Guerre ; mon second est le
motif de Wallenstein, lequel se subdivise en deux
figures rythmiques, attribuées, l'une à l'idée domi-
natrice du caractère de Wallenstein, Tautrc à
l'idée fatale qui plane sur l'œuvre entière. Mon
troisième est le motif de Max; mon quatrième.
l'année musicale. i3i
le motif de Thécla ; mon cinquième, le motif de
l'influence myste'rieuse des astres sur la destinée
humaine ! Mon tout est le Wallenstein de
M.d^Indy.
Ah ! le leitmotiv! le leitmotiv ! Voilà donc où
il nous a conduits ! On pouvait se flatter que
Wagner eût poussé à ses dernières limites cette
idée pleine à la fois de promesses et de menaces,
de bienfaits et de périls ; mais les wagnériens
sont venus et les élèves ont dépassé le maître,
non par le progrès du génie, mais par Texagé-
ration et l'outrance du procédé. La vérité avant
tout et malgré tout, la haine du convenu et de la
formule, voilà, n'est-ce pas, les dogmes du
w^agnérisme? Voyez pourtant comme la pratique
dément la théorie, comme dans l'œuvre de
M. d'Indy la convention règne en souveraine.
Imagine-t-on convention plus étroite, plus tyran-
nique, plus odieuse aux imaginations tant soit
peu jalouses de leur liberté, que cette minutieuse
figuration des sentiments par des leitmotive arbi-
traires ? Trois notes (nous n^exagérons pas) sont
censées représenter l'idée dominatrice du carac-
tère de Wallenstein ; trois autres symbolisent
l'idée fatale; une fugue de bassons imite le
K-»2 L AN.NKK MUSICALK.
sermon d'un moine dans un camp, et une série
d'accords exprime Tinfluence mystérieuse des
astres, d'où ces accords (voici le comble) reçoivent
le nom d\icco)\is sidcraux !
Tels sont les éléments de l'œuvre; il ne reste
plus qu'à les combiner, à les séparer, aies réunir,
à les démembrer chacun isolément ou tous
ensemble, à les altérer dans leur rythme et leurs
harmonies, à greffer les petites passions sur les
grandes, à subdiviser les sentiments principaux
en sous-sentiments, à retourner enfin cette salade
monstre, et cela, M. d'Indy le fait à merveille.
Belle vos iiîowir yeux font me marquise d'amour!
Ce sont là jeux de princes, oui, des princes de
notre école, à nous Français qui jadis aimions le
bon sens et la clarté !
Un jour viendra, je veux Tespércr, où le leit-
motiv de plusieurs notes aura fait son temps. Ce
sera trop alors d'une phrase ou d'un lambeau de
phrase ; une seule note, plus facile à caser dans
les moindres coins et recoins de la mosaïque
sonore, traduira un état d'âme. Alors un élève
d'un élève des plus jeunes élèves de M. César
Franck composera une symphonie intitulée :
Œdipe roi. Vut sera le leitmotiv du parricide ;
l'année musicale. i33
le mf, celui de l'inceste ; les deux notes réunies
en tierce exprimeront naturellement le caractère
complet et doublement criminel du héros ; dans
cette œuvre éminemment suggestive, et à peu de
frais, les instruments comme les notes auront
leur mission symbolique, et le royal aveugle sera
représenté par la clarinette, devenue le leitinstru-
ment de la cécité.
Ne riez pas, nous touchons à cet âge d'or.
Déjà l'on ne saurait entendre, ou du moins com-
prendre la trilogie de M. d'Indy sans avoir sous
les yeux la brochure, la terrible brochure, com-
plément de plus en plus nécessaire de toute audi-
tion musicale, la brochure, que les ouvreuses
stylées des concerts Lamoureux appellent avec
componction : « notice analytique et thématique « .
Thématique, elle l'est furieusement, comme vous
avez pu en juger. C'est là que nous avons trouvé
les leitmotive énumérés plus haut, et les accoî^ds
sidéraux et toutes ces jolies choses. Grâce à ce
guide-âne on peut suivre les motifs, les attendre,
les pressentir, les reconnaître, et çà et là les saluer
au passage avec cette joie profondément esthé-
tique que procure, dans le jeu des patiences, le
retour périodique des dames de pique et des rois
8
1^4 l'année MUSICAL!-:.
de carreau. Mais si l'on n'avait pas la brochure,
on serait perdu ! L'autre jour au concert, de
chaque côté de l'orchestre, deux groupes se
faisaient pendant : l'un de jeunes garçons, l'autre
de fillettes. Les pauvres entants c'taient aveugles.
Ils ne devaient pas comprendre grand'chose à ce
qu'ils entendaient, ne pouvant le lire, et nous
songions que le plus grand des musiciens, quand
il a écrit la symphonie Héroïque^ ne Ta point
expliquée, mais nommée seulement ; qu'il Ta
composée avec la souveraine liberté du génie
et que nous-mêmes, lorsque nous l'écoutons, il
nous laisse libres aussi. Pourtant, au milieu du
finale de Toeuvre sublime, après les fantaisies et
les sourires du début, quand tout à coup certaine
gamme de violons s'élance, quand éclate le thème
guerrier, rythmé comme le pas des bataillons
allant à la victoire, vous tous que cette explosion
foudroyante fait tressaillir, est-il besoin alors de
gloses et de commentaires pour que vous sentiez
l'héroïsme vous battre dans le cœur ?
Que M. d'Indy, malgré tout, n'aille pas nous
croire aveugle ou sourd aux très grands mérites
de son talent; nous apprécions ses rares facultés,
tout en regrettant la direction qu'il leur donne.
L'ANNÉE MUSICALE. l35
De son Wallenstein^ le premier morceau nous a
plus qu'intéresse; c'est un tableau rempli de vie,
de mouvement, d'entrain et de gaieté guerrière,
sans tapage, ni trivialité. La fugue même des
bassons, abstraction faite de ses prétentions des-
criptives, est un assez plaisant exercice pour ces
quatre instruments tortueux et grondeurs. S'il se
rencontre çà et là des motifs trop inspirés de
Wagner, notamment de la marche funèbre de
Gotterdammerung^ d'autres, par exemple un
mouvement de valse lente, sont fort heureuse-
ment trouvés. Et puis les motifs en question plai-
sent, dans le premier morceau, par une fleur de
nouveauté que leur enlèvent, dans les morceaux
suivants, les retours et les redites innombrables.
Car voilà un autre inconvénient de la composi-
tion w^agnérienne : sous prétexte d'unité, elle
arrive à l'uniformité, et le dernier opéra d'une
tétralogie ou le dernier morceau d'une sympho-
nie ressemble à la table des matières d'un livre.
La seconde partie nous a paru trop touffue ; il
manque ici un beau chant d'amour. Mais de
pareils chants ne se trouvent pas comme une
combinaison de petits motifs. Et puis les d'Indy
ne veulent pas de ces mélodies-là, ou bien elles
l36 l'ANNÉR MUSICAL!-:.
ne veulent pas d'eux. Signalons cependant la fin
du morceau; il y règne une profonde mélancolie,
sobrement exprimée par quelques notes de haut-
bois et une solennelle tenue de cor.
Quant au linale, le système du compositeur y
est porté à son comble, et aussi la fatigue de
l'auditeur, du moins du pauvre auditeur que nous
sommes.
Répéterons- nous une dernière fois que, malgré
nos dissidences, nous tenons M. d'Indy pour un
musicien de haute valeur? Qu'il sait de choses,
mon Dieu! et comme il les sait! Quelle connais-
sance de l'harmonie, de l'orchestration, quelle
force de combinaison, quelle science, quel puits
de science! Mais de ces puits, hélas! dont parle
le poète, de ces puits « dont le ciel n'a jamais vu
le fond ». Un jour, no
les deux noms ne riment pas seulement pour
Foreille. Pandolfe est ridicule, mais ridicule à
faire pitié. Cette apothéose de la servante, comme
on disait jadis, de la bonne comme on dit main-
tenant, qu'est-ce autre chose que l'aveu doulou-
reux, presque honteux, de notre faiblesse, de notre
lâcheté, de notre duperie ? Est-il ici assez rabaissé,
vulgarisé, je dirais presque encanaillé, l'éternel
féminin! Et le masculin, non moins éternel que
son compère, fait-il assez pauvre figure ! A l'inverse
de je ne sais plus quelle cuisinière du Palais-
Royal, la Gotte de M. Meilhac, je crois, Pandolfe
aime au-dessous de lui. Il aime avec son vieux
cœur, avec ses vieux sens, avec sa pauvre âme et
son pauvre corps sénile. Il aime à demi par désir
libertin, à demi pour assurer les dernières aises
de sa vie, le service de sa table et peut-être un peu
les autres. Il a beau trouver çà et là des accents de
l'année musicale. i5i
véritable et presque touchant amour, de cet amour
l'expression paraît bouffonne; on pressent que
les faibles te'moignages en seront grotesques. Au
fond, on ne saurait plaindre véritablement le
bonhomme, qui voit le piège et s'y jette. On rit
de sa sottise présente et de sa punition prochaine :
on en rit avec la coquine, si hardie à offrir, à
vendre son impudique et triomphante jeunesse ;
on trouve que le vieux galant ne vaut guère mieux
que sa soubrette, que tout cela est malheureux et
misérable et que cette ravissante comédie musi-
cale ne prête pas seulement à rire.
Quoi! tant de choses dans la Servante mat-
tresse/ Mais oui, comme dans les véritables chefs-
d'œuvre, qui disent tout en peu de mots, ou de
notes, avec une entière simplicité et un naturel
parfait, par des moyens dont on ne sait ce qu'on
doit admirer le plus : la puissance ou la sobriété.
Chacun des morceaux de la Servante maîtresse
est traité pour ainsi dire symphoniquement.
L'idée y est suivie, présentée sous mille formes
toutes dérivées de la forme primitive et la rame-
nant par mille reprises ingénieuses et cependant
aisées. Quant aux récitatifs, à peine soutenus
d'un semblant d'harmonie et d'une orchestration
l52 i/a.\NKK MUSICAL!:.
presque nulle, ils atteignent à une intensité et à
une vérité d'expression que les combinaisons
d'accords modernes et les recherches de timbres
n'ont peut-ctrc pas augmentées.
Que M. Paravey ne fasse pas la sourde oreille :
qu'il reprenne bien vite la Servante maîtresse^ et
M. Taskin, un Pandolfe étourdissant, M"'' Samé,
la plus madrée des Zerbinette, friponne à souhait
sans être coquine, retrouveront au théâtre le
succès du salon.
M. Porel n'a pas attendu, pour reprendre les
Ei'innyes^ qu'on les jouât en ville. Ce n'est pas là
une comédie de société, et l'on raconte qu'aux
représentations sur le théâtre d'Athènes de la tri-
logie eschylienne, l'émotion précipita parfois
chez quelques spectatrices le dénouement d'une
situation que les Grecs, peuple d'artistes, ne qua-
lifiaient pas, comme nous, d'intéressante. Si
l'incident ne s'est pas encore produit à l'Odéon,
cV^st à M. Massenet que les dames en sont rede-
vables : car M. Leconte de Lisle a fait ce qu'il a
pu. Loin de tempérer l'horreur du drame antique,
il Ta plutôt exagérée. Il a supprimé la troisième
partie de la trilogie : les Euménides^ qui atténue
chez Eschyle la barbarie des deux autres. Les
l'année musicale. i53
Euménides^ c'est non pas Tabsolution, car les
voix de l'Aréopage demeurent partagées, mais
l'excuse d'Oreste, que les dieux ne pouvaient
laisser accabler sous le crime auquel eux-mêmes
l'avaient poussé et contraint. C'est la part faite
enfin aux ide'es morales, philosophiques et reli-
gieuses qui commencent à poindre; c'est, dans
une humanité' jeune encore et courbe'e sous une
fatalité' crue jusqu'alors ine'vitable et irrespon-
sable, c'est l'avènement ou du moins l'annonce
de la liberté, de la justice et de la charité. Nous
aimerions suivre à travers les siècles, de VŒdipe
de Sophocle à YHamlet de Shakespeare, le progrès
de ces idées plus clémentes et de ces principes
plus doux; mais une pareille étude dépasserait à
la fois notre compétence et notre loisir. Conten-
tons-nous de louer l'admirable forme donnée par
M. Leconte de Lisle à son imitation de ÏOrestie,
ces vers impassibles et impeccables, ces tirades
froides et sonores qui s'ajustent et retentissent en
se joignant comme des plaques d'airain.
Tout autre est la musique de M. Massenet, et
c'est par le contraste surtout qu'elle enchante.
Aux effroyables beautés du drame elle mêle sa char-
mante douceur. D'un sujet atroce, M. Massenet
\).
I 54 l'annkk musicalk.
a dégage les grâces furtives. Il ne pouvait et
personne ne pourrait, je crois, mettre en musique
cette série d'assassinats. Gluck lui-même eût
reculé devant la royale boucherie. L'horreur est
absente de Tœuvre de M. Massenet, mais non pas
la mélancolie, qui la voile tout entière. Elle est
d'abord dans le début de l'ouverture, dans une
marche funèbre attristée par des altérations de
notes qui donnent à l'ensemble une couleur
antique. Elle est aussi dans la rêverie de Cas-
sandre, dans un bref retour vers le passé, de la
prophétesse qui recule devant l'effrayante vision
de l'avenir. Tant qu'elle maudit et qu'elle menace,
la musique se tait. Mais voici que les impréca-
tions s'apaisent, que l'âme se détend :
Citadelle des rois antiques! palais! tours!
Cheveux blancs de mon père auguste et de ma mère!
Sables des bords natals où chantait l'onde amère !
Fleuves! Dieux fraternels, qui dans vos frais courants
Apaisiez vers midi la soif des bœufs errants,
Et qui le soir, d'un flot amoureux qui soupire,
Berciez le rose essaim des vierges au beau rire!
Alors la plainte de l'orchestre accompagne et
berce la plainte de la jeune fille.
Voici encore un adorable soupir : La Troyenne
regrettant sa patrie^ le bijou de la partition. Pour-
1
l'année musicale. i55
quoi déplacer cette page, pourquoi la jouer, avec
les deux autres qui l'encadrent, en guise d'entr'acte
et non de divertissement dansé, ou plutôt mimé ?
Je voudrais, tandis qu'elle se déroule, voir se dé-
rouler aussi le cortège des vierges esclaves, voir
Gassandre assise et silencieuse, soutenant d\me
main son front pensif et regardant vaguement
devant elle : T^ontiim adspectabant flentes. Elle
écouterait la phrase délicieuse exposée d'abord
par le hautbois, l'instrument de toutes les dé-
tresses. Le violoncelle répond à son tour par un
sanglot plus profond. De temps en temps une
clarinette, avec quelques notes sereines, essaye,
mais en vain, d'apaiser l'immense douleur, qui
s'épanche en flots de plus en plus abondants.
Tous les instruments à cordes gémissent à la fois
et de toutes les harpes les notes ruissellent comme
des pleurs. Mille regrets surgissent dans l'ûme,
regrets de la terre, du ciel, des eaux de la patrie ;
regrets du temple et de la maison, regrets des
frères et du fiancé couchés sanglants dans la
poussière; et tous ces regrets se fondent ensemble,
et chacun apporte plus d'amertume au C(L'ur, une
larme de plus aux yeux.
Partout dans cette partition hi tristesse ; mais
i56 l'annkk musicalk.
nulle part repouvante; des pleurs, mais pas de
sang. Entre les deux parties du drame, quand va
revenir Oreste, roulant d'horribles desseins dans
sa tète aux yeux fous, quelle musique Tannonce ?
Une phrase de violons superbe, mais chargc'c
d'une douleur plus amère que farouche, pleine
de souvenirs et de regrets plutôt que de ressen-
timent et de haine.
Ailleurs encore, c'coutez la marche mélanco-
lique des choe'phores, semant de pâles glycines la
tombe du maître. Quelle suavité, quelle tendresse !
De quelle douceur enfin l'adorable mélodie du
violoncelle envçloppe la prière d'Electre, de la
pieuse orpheline qui la première ose ici parler de
pardon et de miséricorde, et supplie seulement
les Dieux de la garder plus chaste et moins auda-
cieuse que sa mère ! En vérité, de la sauvage tra-
gédie, M. Massenet a tout adouci. Il a fait son
miel dans la gueule du lion, et sa délicate partition
ressemble à quelque gracieuse guirlande que la
main d'un artiste moderne, de M. Chapu par
exemple, aurait sculptée sur les blocs cyclopéens
de la vieille Argos.
^
>^»^•v^^•»^^«ifi/^^^^Jpv^.5^~^.^»^P^^|i^^.^«^
VI
Théâtre DE l'Opéra-Comique: Esclarmoyide, opéra roma-
nesque en 4 actes et 8 tableaux; paroles de MM. Alfred
Blau et Louis de Gramont, musique de M. J. Massenet.
i<^r juin 1889.
lE proverbe n'a raison qu'à demi : Tan
est difficile; mais la critique n'est
point aisée. Elle l'est moins que jamais
lorsqu'on a de l'amitié pour celui
qu'on doit critiquer, beaucoup de sympathie
pour son très grand talent, de la tendresse pour
plus d'un de ses ouvrages. Que dire alors et
comment faire ? — Comment? Le plus simple-
ment et surtout le plus loyalement possible. Il ne
s'agit que de dire la vérité', ou plutôt ce que l'on
croit la vérité. Je sais bien que pour un autre il
s'agit de l'entendre ; mais cela n'est peui-Ctre pas
impossible à tous les hommes de talent et d'es-
prit.
i58 l'annke Ml' sic a le.
Voici le sujet de l'opéra de M. Massenct:
Esclarmonde est la fille de Phorcas, empereur
d'Orient et magicien. Il s'agit, bien entendu,
d'un Orient de fantaisie ; par là se justifie cet 7'
peu historique ajoute au nom de Phocas. Pour
avoir approfondi les mystères surnaturels, l'em-
pereur est contraint d'abandonner le trône à sa
fille, magicienne aussi, mais qui, pour conserver
son pouvoir, doit rester voilée jusqu'à l'âge de
vingt ans. Alors s'ouvrira dans Byzance un
tournoi solennel, et le vainqueur épousera la
jeune et ravissante impératrice.
Mais, en attendant, la ravissante impératrice
s'ennuie. Elle s'ennuie d'autant plus qu'elle aime
de tout son cœur, et même, et surtout autrement,
un beau garçon qui jadis a traversé Byzance : le
chevalier Roland, comte de Blois. A peine maî-
tresse d'elle-même, Esclarmonde use de son art
pour faire venir Roland dans une île enchantée.
Elle s'y rend aussi ; et, sans détours, sans préli-
minaires, à la seule condition que Roland ne
lèvera jamais le voile qui la cache, qu'il ignorera
son nom et gardera le secret de leur mystérieux
amour, elle se livre au bien-aimé. Puis elle le
congédie ; elle l'envoie à Blois, où certain roi,
l'année musicale. i59
qui répond au nom de Cléomer, est assiège par
certain Sarrasin qui rc'pond au nom de Sarwe'gur.
Il faut que Roland aille sauver la ville avec une
épée miraculeuse que lui remet Esclarmonde.
Il la sauve en effet, et Cle'omer, obéissant à la
manie qu'ont tous les rois d'ope'ra d'offrir leur
fille aux te'nors triomphants, propose à Roland
la main de Bathilde. Roland la refuse et refuse
aussi de dire ses raisons. L'éveque de Blois s'é-
tonne, interroge au non de Dieu lui-même
Roland, qui, menacé de payer du salut de son
âme un silence suspect, finit par avouer au prélat
son hymen avec une fée. Le soir même, Esclar-
monde arrive à l'appel de son époux. Mais Té-
vêque arrive aussi, avec tout son clergé. Il arra-
che à la jeune femme le voile qui la cache; le
charme est rompu ; Esclarmonde disparaît.
Désespéré, Roland s'est retiré dans la forêt des
Ardennes. C'est là que, par un heureux hasard,
s'était déjà retiré l'empereur Phorcas ; Esclar-
monde ne manque pas d'y venir à son tour, et
Roland aussi. Sommée par son père de renoncer
à son amant ou de le voir mourir, Esclarmonde
feint de ne plus aimer Roland et Tabandonnc,
pour retourner à Byzance avec le vieil empereur
1()0 L AN.MOK MISICALK.
Les temps sont accomplis; le tournoi va s'ou-
vrir. Esclarmonde, quantum mutata^ n'en sera
pas moins la femme du vainqueur. Vous pensez
bien que ce vainqueur ne saurait être que Roland.
On le proclame donc Tcpoux de l'impératrice, ce
qu'il e'tait depuis quelque temps déjà.
Vous savez, car on l'a dit partout, que ce sujet
est emprunté à un récit de trouvère du xin*^ siècle,
l'histoire de Parthénopex ou Parthenopeus, comte
de Blois, et de l'enchanteresse Melior, impéra-
trice de Byzance. Denis Pyramus serait, paraît-
il, l'auteur de cette légende, variante moyen âge,
comme la légende de Lohengrin^ de la fable anti-
que de Psyché. Esclarmonde, c'est le Lohengrin
des femmes.
Mais le héros wagnérien est autrement pur,
autrement intéressant que cette petite Turque
sensuelle. Esclarmonde ne s'est pas éprise de
Roland, comme Lohengrin d'Eisa, par compas-
sion, par attrait moral. Elle l'aime surtout physi-
quement ; elle le désire, et ne s'en cache pas. Elle
se promet avec lui de brûlantes ivresses, des raf-
finements voluptueux ; elle fera l'éducation amou-
reuse de cet adolescent ; et toutes ces perspectives
nous font paraître Esclarmonde aussi désirable,
l'année mustcale. i6i
comme elle dit elle-même, que désirante, mais
pour les sens seulement. On n'aime guère les
femmes qui font trop d'avances, qui prennent
toute l'initiative d'amour; ou plutôt on les aime:
par politesse d'abord, avec grand plaisir aussi,
pourvu qu'elles soient belles, mais d'un amour
incomplet et pour ainsi dire infe'rieur.
Et puis, à toute cette sensualité' se mêle un mys-
ticisme déplacé. Après avoir passé sous des buis-
sons de roses une nuit divine, ou diabolique, la
dévote amoureuse convoque des anges aux nimbes
d'or, aux ailes roses, aux mains pieusement jointes,
pour prendre devant eux des airs innocents et le
ton d'une petite sainte. Cet amalgame de religion
et de volupté n'est pas très heureux.
Quant à Roland, il ne nous intéresse pas plus
que sa maîtresse. Ce n'est qu'un nigaud et un
bavard, incapable de dérober son secret aux
investigations d'un vieil évcquc curieux comme
une portière, auquel on n'a môme pas donné l'ex-
cuse du fanatisme.
Malgré ces inccriitudcs et ces faiblesses des
caractères, malgré d'autres défauts de détail sur
lesquels nous passons, il y a dans ce livret quel-
ques qualités d'originalité et de poésie, une cer-
l62 l'année MUSICALf:.
tainc couleur légendaire et fantastique, qui pou-
vaient se'duirc un musicien épris et chercheur de
nouveauté', et qui devaient l'inspirer mieux.
L'œuvre de M. Massenet nous paraît manquer
de simplicité, d'unité et d'élévation. Elle trahit
trop la recherche, instinctive ou préméditée, de
l'effet. Dans la partition comme dans le poème,
trop de fleurs, de pierreries, trop de fantasmago-
rie et de trucs , une crainte presque constante du
naturel et de la spontanéité. Combien je préfère
à toute cette soie chatoyante Fhumble laine du
Roi cCYs ; au parfum de toutes ces roses, la saine
atmosphère des landes bretonnes !
La cohésion manque également à Esclarmonde ;
l'œuvre faiblit et craque par plus d'un côté. Il y
a dans l'ensemble des trous et comme des fuites ;
il y en a dans chaque acte et presque dans chaque
morceau. Trop souvent on pourrait marquer le
point précis où l'idée se dérobe, où le souffle
manque. Le tableau du siège de Blois n'est d'au-
cune utilité ni d'aucun agrément ; celui de la
forêt des Ardennes, sauf une cantilène charmante,
n'a pas plus de portée.
Ce n'est pas tout : l'idéal de M. Massenet, sa
conception et son expression de l'amour ne se
l'année MUSICALE. l63
sont point épurées dans cette œuvre, plus sen-
suelle que toutes les pre'cédentes. C'est là une
question de tendances esthétiques sur laquelle
nous reviendrons tout à l'heure.
Enfin, la personnalité du compositeur s'est trop
effacée derrière une autre, celle de Wagner.
M. Massenet ne pouvait trouver un modèle ou
un allié plus redoutable. Comme tous les grands
hommes, peut-être plus inimitable et plus inac-
cessible qu'eux tous, Wagner n'aide personne: il
écrase ceux qui lui demandent du secours, il
brise la main qu'on met dans la sienne.
L'auteur de Marie-Magdeleine n'avait pas
encore été hanté à ce point par le souvenir du
maître de Bayreuh. On pourrait définir Esclar-
monde à la fois un petit Tî^istan et un petit 'Pat^-
sifal français ; l'imitation, ou l'aspiration, incons-
ciente mais réelle, se manifeste par des signes
multiples. Il serait facile d'indiquer dans Esclar-
monde des réminiscences de mélodie ou de
rythme: l'entrée d'Énéas (un personnage épiso-
dique) rappelle l'entrée de Walther dans les Men-
tîmes chanteurs ; certains appels d'Esclarmonde
ressemblent aux cris sauvages de Rrunchild, la
Valkyrie. Passons du détail à rcnscmblc, à la
1()4 L AN.NKK MUSICALK.
conception même de l'œuvre. Le choix d'un sujet
féerique est très conforme à l'esthétique wagnc-
rienne. Le genre fantastique a pour la musique
des avantages et des inconvénients. Il offre cet
avantage, entre autres, que la musique, étant par
nature un langage idéal et forcement assez vague,
peut se prêter merveilleusement à l'expression de
la légende ou du rêve, à l'évocation d'êtres sin-
guliers et mystérieux, c[ui ne nous doivent ni un
compte rigoureux, ni les raisons logiques de
leurs sentiments et de leurs actions. Mais le fan-
tastique, et voici le danger presque fatal que
Wagner n'a pas toujours évité, le fantastique
convient surtout à la musique sans paroles ou du
moins sans représentation. La réalité de la scène,
réalité relative pourtant, mais encore trop absolue,
risque de le ridiculiser. Le théâtre est trop maté-
riel pour les chefs-d'œuvre de ce genre : pour Obé-
7'on et le Songe d'une mût d'été ; il ne gâterait pas
moins l'admirable Damnation de Faust. On peut
entendre des fées et des génies ; il ne faut pas
les voir. Si habile que soit le décorateur, si artiste
surtout que soit le dessinateur des costumes, et
nous avons vu comme ils le sont ici, des figurants
ne sauraient ressembler à des anges ; un jardin
l'année musicale. i65
magique a facilement l'aspect d'an potager, le
fameux rideau de roses n'est qu'une vaste pièce
de lustrine peinturlure'e, et les apparitions dans
la lune rappellent les réclames lumineuses qui
recommandent, le soir, aux badauds du boule-
vard le cacao Van Houten ou les pianos-quatuor.
La musique, autant que le poème d^Esclar-
monde, trahit des pre'occupations w^agne'riennes.
Non pas que l'œuvre soit tout entière selon la
doctrine du maître ; les purs y trouveront beau-
coup à redire; mais la tendance est incontes-
table, l'effort visible et d'ailleurs intéressant.
M. Massenet d'abord abuse ici du leitmotiv^ qui
pourrait bien finir un jour, tout comme les rou-
lades italiennes, par devenir insupportable. Une
phrase, assez banale du reste, entendue dès le
prologue et sur laquelle, à la vue de l'impéra-
trice, le chœur chante ces paroles: O divine
Esclannonde ! revient au cours de l'opéra avec
une telle insistance, qu'on arriverait aisément
à la prendre en horreur. Le motif de l'évocation,
celui du duo nuptial, ne se répètent pas avec
moins de ténacité.
Autre tendance wagnérienne : Torchcstre a
souvent le rôle principal dans l'ouvrage de
l66 L'ANNLt: MUSICALK.
M. Massenet. C'est même à lui qu'est allé, entre
le troisième et le quatrième tableau, le succès
le plus éclatant. Ailleurs encore, c'est lui
bien souvent qui chante, qui raconte, qui décrit.
L'orchestre, plus que le récit de Phorcas, expose
la pièce dans le prologue par des combinaisons
de motifs tout allemandes ; au secorid tableau,
dans une page d'ailleurs très belle, l'orchestre
encore signale le passage des apparitions dans la
lune consultée par Esclarmonde ; les voix des
deux femmes l'accompagnent au lieu d'en être
accompagnées. Plus loin, dans le duo de Roland
et de l'évêque, l'orchestre, toujours l'orchestre,
soutient de son chant le dialogue déclamé, et,
voyez la vanité des systèmes et le retour ironique
des choses de l'art, ce passage rappelle un autre
duo, assurément peu wagnérien, celui de Spara-
fucile et du bouffon au second acte de Rigoletto.
Enfin, M. Massenet a tâché de donner à son
orchestre non seulement le rôle, mais la couleur
instrumentale de l'orchestre w^agnéricn. Il l'a de
parti pris alourdi et assombri, chargé de sono-
rités basses. Vous rappelez-vous, dans le Jack
de M. Daudet, un chanteur usé qui voulait retrou-
ver ses notes caverneuses d'autrefois ? — A ce
l'aninée musicale. 167
moment, dit le romancier, Labassindre fit beuh !
— Dans Esclarmonde^ trop d'instruments, et
trop souvent, contre-basson, clarinette basse,
saxophone, font comme Labassindre. Et cela sans
grand profit pour les effets fantastiques, j'en-
tends les effets de puissance : car les autres, nous
le verrons, ont e'te' parfois rendus avec la grâce et
la dextérité familières à M. Massenet.
Voilà beaucoup de Wagner. Est-ce heureux ?
Je ne le crois pas. Il ne faut dire, en musique ou
autrement, que des choses personnelles. M. Mas-
senet avait, même dans Esclarmonde^ à dire de
ces choses-là ; pourquoi les dire dans une langue
qui n'est pas tout à fait la sienne et ne sera jamais
que celle du maître qui l'a créée à son usage et
surtout à sa taille ?
Une part ainsi faite aux critiques générales
d^Esclar monde ^ il en faut faire une autre aux
éloges particuliers et pour ainsi dire locaux. Il va
de soi qu'on n'entend pas sans y prendre parfois
grand plaisir une partition de M. Massenet. On
peut la discuter, la blâmer au besoin ; on ne la
dédaigne et surtout on ne l'accable pas.
Le prologue, ainsi que nous le disions, est
fait de quelques motifs principaux, sur lesquels
l68 l'année MUSICALE.
se posent les phrases déclamées de rempcrciir
Phorcas. Il ne manque ni d^une certaine gran-
deur, ni d'une certaine aridité. Le second tableau
représente une terrasse du palais impérial.
Esclarmonde rêve à son chevalier, et sa rêverie
commence par une phrase d'un tour gracieux et
tendre: Comme il tient 7na pensée ! qui malheu-
reusement faiblit trop vite. L'évocation aux
esprits de Tair, de l'onde et du feu est moins
puissante que perçante. Le musicien abuse ici
pour la première fois (ce ne sera pas la dernière)
des notes exceptionnelles que la Providence a
malheureusement prodiguées à la charmante inter-
prète du rôle d'Esclarmonde. J'aimerais entendre
évoquer les éléments avec plus de poésie et moins
d'acuité. En revanche, la description plus sym-
phonique que vocale de la fantasmagorie lunaire
est fort remarquable, pleine de mouvement et de
vie. Elle équivaut à la vision même, à la vision
d'une chasse lancée à fond de train. Le thème de
l'évocation, très rythmé, très précipité, sonne à
Torchestre avec une autre puissance que tout
à l'heure sur les lèvres de la jeune fille. De rudes
fanfares éclatent; Esclarmonde les redit à pleine
voix, et des clochettes tintent joyeuses à l'unisson
l'année musicale. 169
de ses cris joyeux. A la bonne heure 1 voilà qui
est bien; cela est serré, franc et fort.
Les deux tableaux suivants n'en font qu'un ;
ils se succèdent sans interruption et ne sont que
les deux phases d'une même scène d'amour :
avant et après. Pendant, on baisse un rideau et
l'orchestre joue seul. Ce long, ou ce double duo,
est évidemment le point culminant et le point
délicat de l'ouvrage. Il en est sans contredit la
meilleure page, celle où M. Massenct s'est le
plus heureusement souvenu de lui-môme. Nous
disons souvenu : car, malgré la grâce, la ten-
dresse, la passion de cette scène d'amour, il ne
nous semble pas que le musicien se soit ici
dépassé, qu'il ait fait un grand pas en avant et
donné, en un sujet qui convenait si bien à sa
nature, tout ce que nous pouvions espérer, tout
ce que nous espérons encore de lui.
Roland s'avance à travers les buissons fleuris
de l'île enchantée. Les génies l'entourent de leurs
rondes gracieuses et l'invitent à les suivre. Char-
mants dessins d'orchestre, à peine esquissés ;
toute la transparence et la Huidilé possibles; une
musique qui semble la vibration de l'atmosphère
elle-même ; des alternatives heureuses de rythme
10
ijo l'année musicalk.
sautillant et langoureux tour à tour; partout cette
main légère qu'on pouvait être sûr de retrouver
ici; jolie entre'e et jolie cantilène d'Esclarmonde;
dans les préliminaires du duo, un peu d'incerti-
tude, de gaucherie voulue qui ne messied pas, et
le duo commence. Certes, il est mélodieux, ce
duo ; harmonieux aussi ; mais là encore, là sur-
tout, j'attendais autre chose: un rythme plus
original, moins familier à nos oreilles que ce
rythme sur lequel ont flotté déjà tant de duos
d'amour, depuis celui de Roméo jusqu'à celui
d'Eve et à celui du Cid^ peut-être le plus tou-
chant. Les réponses lointaines du chœur:
Hymen! Hyménée ! font bien; à la lecture du
moins, car au théâtre on ne les entend pas. La
progression qui termine le duo n'est pas non
plus très nouvelle ; un crescendo haletant monte
de note en note, et une explosion trop prévue
amène la chute du rideau. Il était temps de
dérober sous les roses les ardeurs touchant à la
frénésie d'Esclarmonde et de son bien-aimé. Il
était naturel d'en indiquer en quelques mesures
le paroxysme et l'apaisement, comme a fait
Gounod dans Faust à la fin de l'acte du jardin.
Mais M. Massenet a fait bien davantage. Grâce
L ANNEE MUSICALE. I7I
à une péroraison d'orchestre étonnamment
expressive et d'ailleurs assez puissante, grâce
à cet entr'acte, qui n'en est un que pour les spec-
tateurs, nous entendons ce que nous ne voyons
pas.
Nous sommes témoins par les oreilles, ne
pouvant l'être par les yeux. Jamais encore on
n'avait, je crois, fait une description sonore
aussi fidèle, aussi détaillée, de la manifestation
physique des tendresses humaines (vous voyez
que je tâche de m'exprimer convenablement).
Tout est noté, et gradué ; les violons commen-
cent doucement ; puis les altos arrivent à la res-
cousse, puis le quatuor; les sonorités s'enflent,
le mouvement se précipite et le tout aboutit à un
éclat général et terriblement significatif. Allez
écouter cette symphonie éminemment sugges-
tive, et, comme dit le pigeon de La Fontaine, un
oiseau à citer en telle occasion, « vous y croirez
être vous-même ». L'orchestre dans les sons
brave l'honnêteté; l'instrumentation de M. Mas-
senet était déjà luxuriante; la voilà luxurieuse,
et la fleur de sensualité que le jeune maître avait
toujours cultivée a Hni par s'épanouir comme \a
fleur de Talocs, avec un fracas de tonnerre.
1-2 L ANNKlv MUSICALF.
Je ne dis pas que ce soit beaucoup de bruit
pour rien; ce rien est quelque chose, quelque
chose même de délicieux; mais le sujet ainsi
traite' nous donne une vision ou une audition
d'amour trop exclusivement sensuelle. L'unisson
de ces violons pâmes représente trop l'unisson de
deux corps (je ne parle plus instruments), et trop
peu celui de deux âmes. Il y a là, je crois, un
manquement à la délicatesse esthétique, un dé-
placement et peut-être un abaissement de l'idéal
du musicien.
On ne s'en fût point alarmé, ni peut-être même
aperçu, si le réalisme de cette musique était sauvé
par une irrésistible beauté. L'art a le droit de
rendre la sensation comme le sentiment ; mais le
devoir alors, pour se faire pardonner, de la
rendre avec une intensité, avec une sincé-
rité et une éloquence que nous ne trouvons pas
dans Esclarmo7ide. Je vois ici les intentions du
talent, je ne subis pas la souveraineté du génie.
Je ne suis pas terrassé comme par certaines pages
de Tristan et Yseult^ je ne suis pas non plus
troublé de ce trouble adorable que répandent les
pages amoureuses de Faust et de Roméo. Quel-
ques réserves une fois faites, je n'aurais pas
L ANNEE MUSICALE.
demandé mieux que de suivre M. Masscnet, mais
il ne m'a pas entraîne.
Le bruit nuptial s'éteint peu à peu ; tout se dé-
tend et s'apaise; mais voici que le rideau se relève
sur un second tableau d'amour, d'amour satisfait
et un peu las, quelque chose d'analogue à la vieille
gravure du carquois épuisé. Entre les amants
s^engage une nouvelle scène, naturellement plus
calme. Dans la phrase qui revient deux fois, ter-
minée soit par Roland, soit par Esclarmonde,
on est heureux de ne plus retrouver l'essouffle-
ment, la hâte fatigante, j'allais dire poussive, des
pages qui précèdent. Pour les premières paroles:
Chère épouse^ 6 chère maîtresse^ on voudrait
peut-être un peu moins de maniérisme, on se
passerait de ce g-rupetto trop mièvre ; mais on ne
saurait souhaiter une chute plus élégante, une
plus tendre réponse d'un orchestre ici délicat et
pénétrant. Les anges, aussi bien que les démons,
obéissent aux volontés d'Esclarmonde. Ils arri-
vent à sa voix et la jeune femme, prenant devant
eux l'air le plus convenable, leur donne ses
instructions mystiques. Deux d'entre eux lui
remettent l'épée miraculeuse de saint Georges,
dont elle arme son bien-aimé. J'aime assez le
10.
1 j4 l'année musicalk.
caniiquc de Roland recevant le glaive sacré,
ihènie bien franc, d'un sentiment à la fois
héroïque et religieux, avec une heureuse couleur
moyen âge. Il n'a qu'un tort, si c'en est un, celui
de débuter par certaine formule liturgique dont
Wagner a fait un des principaux motifs de Par-
sifal. Voilà les deux meilleurs tableaux âCEsclar-
monde; les autres ne se tiennent guère. Inté-
ressez-vous donc au vieux roi Cléomer, à ses
lamentations banales, au facile triomphe de
Roland et de son épée magique! — La musique
ici, du moins au début, n'est que le bruit, un
bruit effroyable, un vacarme qui déchire les
oreilles, un tintamarre sans grandeur ni puis-
sance. La prière de l'évèque est glaciale, et la
foule ferait mieux de suivre des yeux le combat
et de nous le raconter, que d'entonner, en dehors
de toute action dramatique, une importune et
médiocre oraison.
Dans la scène suivante, deux excellentes pages :
d'abord la mélodie de Roland : La nuit bientôt
sera venue^ avec son rythme original, et sur les
mots : O mon épouse, à ma maîtresse^ des syn-
copes langoureuses et charmantes ; plus loin, la
belle, fort belle plainte d'Esclarmonde: Regarde-
L ANNEE MUSICALE.
les, ces yeux, écrite dans an sentiment très pro-
fond, très sincère, de douleur et de honte virgi-
nale. Mais oui, virginale ; car cette jeune per-
sonne garde malgré ses écarts des grâces
étonnamment pudiques. Elle soupirera encore
dans la foret des Ardennes une cantilène d'une
exquise pureté: En retrouvant la vie et la pensée.
Puis ce sera fini, nous n'aurons plus qu'une
phrase touchante du ténor au dernier tableau :
Mon nom est Désespoir, je ni'appelle Douleur.
Le reste ! Permettez-nous de n'en rien dire, sur-
tout de ne pas nous engager dans la fâcheuse
foret des Ardennes, rendez-vous général des per-
sonnages de la pièce, de ceux qui viennent de
Blois comme de ceux qui viennent de Gonstanti-
nople. Les librettistes et le musicien se sont
égarés dans cette foret fatale, où ce n'est vraiment
pas la peine de les suivre.
M. Massenet ne se plaindra pas des interprètes
d^Esclannonde ; il a ceux qu'il avait rêvés :
M^^'' Sibyl Sanderson, d'abord. Le joli nom et la
jolie créature ! Dans le pays où elle est née,
comme cette autre Américaine dont parle Musset :
Jamais deux yeux plus beaux n'ont du ciel le plus pur
Sondé la profondeur et réfléchi l'azur.
\j6 l'anm^e musicale.
Il fallait celle purcie de rci^ard, cette ingciiuiié
chaste pour aiienuer le rôle un peu vif d'Esclar-
monde. Le talent de M"° Sanderson consiste sur-
tout dans une grâce naturelle, dans une intelli-
gence qui préserve l'actrice et la chanteuse des
gestes maladroits et de l'expression fausse. La
voix est un peu mince, surtout dans le médium,
mais exceptionnellement haute, capable de donner
au besoin et môme plus que de besoin des notes
suraiguës, contre-mi^ contre-fa^ contre-sol^ toutes
aussi prodigieuses que peu agréables. Il y a dans
Esclarmonde deux nouveaux instruments à notes
extrêmes : l'un en bas, c'est, m'a-t-on dit, un
sarussophone ; Tautre en haut, c'est la voix de
M^^'' Sanderson. — M^^° Na.rdi, qui n'a que quel-
ques phrases à dire, ne les dit ni à la cave ni au
grenier, mais entre les deux, et très bien, d'une
voix naturelle et timbrée; elle a du style, du
goût et de la physionomie. — M. Gibert a la voix
un peu vulgaire ; il a presque bien chanté certains
passages, notamment le dernier acte; il ne pousse
pas encore ses notes avec autant de furie que la
plupart des ténors, mais, hélas ! il y arrivera.
Y^ rcv5 Yti? r^ij rïNj r7\? f^ rtv v^ r^ij rtv> rti? r^ itCl? yti> yz^ y:\:.
VII
STENDHAL CRITIQUE MUSICAL
20 juin 1889.
|n des écrivains d'autrefois que les
c'crivains d'aujourd'liui nous prônent
le plus, est certainement et malheu-
scment Stendhal. Le stcndhalismc
est une des plus fâcheuses manies de notre litté-
rature, mais des mieux portées. Les jeunes
maîtres de l'analyse, les devins les plus clair-
voyants de la pensée du siècle finissant se récla-
ment de lui ; c'est avec ses procédés qu'ils obser-
vent les états d'âme , qu'ils cataloguent les
phénomènes intérieurs et interprètent les docu-
ments humains ou féminins ; ils ont, soi-disant,
découvert Henry Beyle ; je croirais plutôt qu'ils
l'ont inventé. C'est un peu, beaucoup la faute de
M. Taine, qui l'a appelé un grand romancier ci le
178 l'a.nnkk musicalk.
plus grand psychologue du siècle. Ce n'est pas la
faute de Sainte-Beuve, qui trouva jadis les deux
qualifications tant soit peu exagérées, et ne se gêna
pas pour déclarer que les romans de Stendhal
« sont toujours manques, maigre de jolies parties,
et somme toute détestables ». C'est encore moins
la faute de M. Augustin Filon, qui récemment
demandait à M. Paul Bourget et aux jeunes
hommes de talent qui marchent près de lui « la
permission de ne pas les croire, lorsqu'ils se disent
les élèves de Stendhal. Je vous en prie, écrivait le
chroniqueur littéraire de la Revue Bleue^ ne placez
pas parmi vos dieux ce vilain bonhomme, n'ac-
crochez pas ce triste ancêtre au-dessus de votre
table de travail : Stendhal n'est pas digne d'avoir
des élèves comme vous. »
A la bonne heure ! Voilà qui nous ôte. à nous
chétif, la honte d'un ennui désormais avouable.
Nous ne craignons plus qu'on crie haro sur nous,
si nous rêvons d'enlever ne fût-ce qu'une petite
pierre au prétentieux édifice de cette exorbitante
renommée.
Avant de faire des romans, Beyle fit de la
critique, et très mal ; c'est ce que nous allons
tâcher de faire voir.
L ANNÉE MUSICALE. I 79
A dessein, sans doute, il choisit pour pseudo-
nyme le nom approximatif de la petite ville
saxonne où était né Winckelmann ; mais comme
critique musical, voilà tout ce qu'il eut jamais
d^allemand. Il ne signait pas encore Stendhal
quand il publia, en 1814, son premier livre:
Vies de Haydn^ de Mo:{art et de Métastase.
L'italianisme de Beyle se révèle déjà dans l'addi-
tion de ce dernier nom aux deux premiers. Trinité
singulière ! Que dirait -on aujourdUiui d'un
volume intitulé : Vies de Rossini^ de Mcyerbeer
et de M. Hippolyte Bis !
Beyle publia cette triple biographie sous le
nom de Louis-Alcxandre-Gésar Bombet et avec
toutes sortes de précautions, destinées, selon
Sainte-Beuve, à déguiser et sa propre personnalité
et celle de quelques auteurs qu'il avait au moins
imités. Ce n'était vraiment pas la peine de se faire
plagiaire pour si peu. Quand je dis si peu, je ne
parle que de la qualité, car le volume a plus de
trois cents pages.
Dès l'introduction de l'édition de 181 7, Beyle
affiche un profond dédain pour le goCit musical
français. Il n'était pas le premier à décrier son
pays, et Rousseau, pour ne ciicr que lui, avait
i8o l'annéi*: MUSICAL!-:.
déjà donne Tcxcmplc du dcnigremcnt national.
Le mépris, plus que la connaissance de nous-
mC'mes, est encore à la mode chez les critiques de
notre temps; mais c'est à F Allemagne aujourd'hui
qu'il est de bon goût de nous sacritier.
L'Italie jadis avait toutes nos faveurs et faisait
nos uniques délices. Nous avons appris, hélas!
qu'il est dangereux de la trop aimer, fût-ce en
musique. Stendhal radorait,et rétroiiesse, l'aveu-
glement de sa critique ne vinrent que de cet
italianisme effréné. Tout en Italie, où se passa
presque sa vie entière : la douceur du climat, la
facilité des mœurs, la frivolité d'un art charmant,
mais trop souvent superhciel, Tignorancc ou le
dédain de la musique allemande, tout cela devait
incliner Stendhal vers une esthétique avant tout
sensuelle et parfaitement conforme, d'ailleurs, au
sensualisme philosophique d'un disciple de
Condillac. Stendhal eût souscrit sans doute à
cette définition exclusivement matérielle de la
musique : l'art de combiner les sons d'une
manière agréable à Toreille. Les mots : plaisir
phvsiquc, reviennent sans cesse sous sa plume et
résument sa doctrine. « La base de la musique,
écrit-il quelque part, est le plaisir physique. »
I
L ANNEE MUSICALE. I»I
Et ailleurs : « Je concluais de tout ceci que si en
musique on sacrifie à quelque autre vue le plaisir
physique qu'elle doit nous donner avant tout, ce
qu'on entend n'est plus de la musique, c'est un
bruit qui vient offenser notre oreille sous prétexte
d'émouvoir notre âme. C'est pour cela, je crois,
que je n'assiste pas sans peine à tout un opéra de
Gluck. ))
Que le plaisir physique soit un élément de la
musique comme des autres arts, cela va sans
dire ; mais il va sans dire aussi que ce n'en est
pas l'élément unique. Il y a d'admirables disso-
nances et presque des fausses notes sublimes. Je
sais bien qu'il n'y en avait guère à l'époque de
Stendhal, où la musique était à peine encore,
malgré Haydn et Mozart, ce que Beethowen
surtout a fait d'elle : un art d'expression. Elle
était belle par clle-mcme ; elle était à elle-même
son propre, son unique objet. Mais ce n'était pas
une raison pour Taimer à la façon de Stendhal,
comme on aime un sorbet dégusté le soir sur une
terrasse italienne. Pour un prétendu penseur,
voilà de pauvre esthétique, et la musique peut-
être méritait un peu plus de cette fameuse analyse
et de cette profonde psyclK)h)gie !
Il
i82 l'année musicale.
Stendhal est un arridrd. Il retarde même sur
son t^poque, qui pourtant n'allait pas très vite.
11 admet Haydn presque sans réserves, mais
son admiration pour Mozart a des scrupules
comiques. Quant ù Beethoven, il prononce à
peine son nom. Si d'ailleurs il célèbre Haydn,
c'est à sa manière, et sa manière est absurde.
Impossible de plus mal comprendre, de plus
mal définir et expliquer le génie d'un maître,
de parler de lui en termes plus saugrenus, moins
appropriés à sa nature. Et quels rapprochements
ridicules entre les artistes divers ! Stendhal dresse
quelque part une liste comparative des peintres
et des musiciens qui fait rêver. « Je vous la
confie, écrit-il à son correspondant supposé, à
condition cependant que vous ne rirez pas trop. »
Il se méfiait, et il avait raison. N'avait-il pas
trouvé que Durante est le Léonard de Vinci de
la musique; Galuppi en est le Bassan ; Piccini,
le Titien ; Sacchini, le Corrège et Mozart le
Dominiquin ! Le tableau synoptique s'achève par
un parallèle entre l'auteur de Don Juan et celui
de la Communion de saint Jérôme. Pourquoi
pas entre la partition et le tableau !
Revenons à Haydn : « Les allegro de ses
l'année musicale. i83
symphonies, pour la plupart très vifs et pleins
de force, vous enlèvent à vous-même » — Nous
voilà bien renseignés. — « Ils commencent ordi-
nairement par un thème court, facile et très
clair ; peu à peu, et par un travail plein de génie,
ce thème, répété par les divers instruments,
acquiert un caractère mélangé d'héroïsme et de
gaieté. Ces teintes de sérieux sont les grandes
ombres de Rembrandt et du Guerchin qui donnent
tant d'effet aux pai^ties éclairées de leurs
tableaux. » Rembrandt et le Guerchin ensemble,
et à propos de Haydn ! Quel analyste que ce
Beyle et comme il saisit les rapports des choses
et des gens !
Ce n'est pas tout : Haydn, selon lui, manie
l'orchestre comme Hercule se servait de sa
massue ; il ressemble non seulement à Rembrandt
et au Guerchin, mais à Claude Lorrain, et à
l'Arioste et à Shakespeare; et sa musique est
pleine d'imagination romantique ! — <c Vous qui
le connaissez, vous savez bien que non. »
L'étude sur Mozart n'est qu'un amas d'anec-
dotes controuvécs et de renseignements faux ; la
correspondance authentique du maître en témoi-
gnerait au besoin. Quant ù la musique de
184 l'a \NI':E MUSICALE.
Mozart, Stendhal la rcsume par des formules de
cette portée et de cette envergure: « Les qualités
qui frappent dans sa musique, indépendamment
du génie (!!!), c'est la manière neuve d'employer
Porchestre et surtout les instruments à vent. Il
tire un parti étonnant de la flûte. » Au moins on
ne reprochera pas à cette critique-là d'être trop
suggestive !
Ailleurs, vantant cette histoire à dormir debout
qui servit de livret à la Flûte enchantée : « La
pièce, dit - il, qui ressemble aux jeux d'une
imagination tendî^e en délire^ est divinement
d'accord avec le talent du musicien. » Et voilà
presque Schikaneder au niveau de Mozart.
Stendhal avait pour les librettistes des trésors de
bonté. N'a-t-il pas déclaré Métastase égal à
Shakespeare, à Virgile, et de beaucoup supérieur
à Racine et à tous les autres grands poètes?
Quand d'aventure Stendhal hasarde une idée
un peu générale, elle est fausse. Par exemple,
comparant la musique vocale à la musique
instrumentale, et par cela môme la musique
italienne à la musique allemande, il écrira:
« Tout le temps qu'on joue du violon ou de la
« flûte, on est attentif à la beauté ou à la justesse
L ANNEE MUSICALE. lôD
« des sons, et non pas à ce qu'ils expriment.
« Notez ce mot; il explique encore le secret des
deux musiques. » En effet ; mais il l'explique
contrairement à l'opinion et aux préfe'rences de
Stendhal. Des deux musiques, c^est l'italienne
qui n'a soin que de la beauté sonore, et l'alle-
mande qui cherche l'expression.
La Vie de Rossini, publie'e en i853, ne vaut
pas mieux que celles de Haydn, de Mozart et
de Métastase. Neuf ans n'éclairèrent pas la
religion, ou plutôt la dévotion aveugle de
Stendhal. Il écrivit un gros volume en l'honneur
du Rossini de Tancrède, de V Italienne à Alger ^
dn Barbier, d^Otello, de la Ga^:^a-Ladra; mais
quand parut Guillaume Tell^ il n'ajouta rien à
son dithyrambe; il n'eut garde de le compléter,
au besoin de le corriger. L'évolution singulière qui
fait la plus pure gloire du maître italien, fit sans
doute l'étonnement, peut-être le scandale de son
panégyriste, que les hardiesses d'Otello et de
Mosé avaient commencé d'effaroucher. A son
opéra de prédilection, à Tancrède^ qu'il qualifie
pourtant de divin, il reprochait déjà des harmo-
nies par trop allemandes. Pour lui, Rossini,
depuis TancrùdCy las de charmer les hommes,
l86 l'aNNKK MUSICAL!-:.
avait entrepris de leur faire peur. La musique
LVOtcllo, dit Stendhal, est admirable sous tous
les rapports autres que celui de Texpression. Par
malheur, ce reproche tombe sur le premier
opéra de Rossini, parmi ceux qu'analyse Stendhal,
où commencent à paraître précisément le souci
de l'expression et la préoccupation du pathétique.
Stendhal parle à peine, et avec dédain, du troisième
acte d'O/d/o, et c'est peut-être le seul qui restera.
Tel était du moins l'avis de Rossini lui-même,
qui s'y connaissait et se connaissait.
Les jugements de Stendhal sont presque tous
à l'avenant. En voici encore un, pris au hasard :
« Le spectateur voit à l'instant que quand cette
jalousie-là conduirait à un crime, il faudrait en
accuser le délire d'un cœur torturé par la plus
affreuse douleur dont l'âme humaine soit suscep-
tible. » Devinez à quoi s'appliquent ces grands
mots ! Au petit duo des Noces de Figaj'O entre
le comte et Suzanne, à ce délicieux marivaudage,
qui ne pouvait donner qu'à un Stendhal des
idées d^assassinat.
En littérature, l'auteur de la Chartreuse de
Parme a des appréciations comme celle-ci (en
1823) : «... depuis la mort des derniers hommes
l'année musicale. 187
de génie, d'Eglantine et Beaumarchais. » En
peinture, il regretta toujours que Léonard de
Vinci fût né trop tôt pour se former à Técole du
Guide!
Voilà ce qu'écrivait il y a quelque soixante ans
un critique qui passse pour une manière de
grand homme! Mais alors, qu'est-ce que nous
écrivons donc nous-mêmes, nous qui ne sommes
pas de grands.... pardon, un grand homme, car
je ne me permettrais pas de parler de mes
confrères et de faire sur eux aussi ce retour
mélancolique et découragé.
i
4
I
x%%%
h^/^^/^h^^^^.
VIII
Théâtre de l'Opéra : la Tempête, ballet en trois actes,
d'après Shakespeare, de MiM. Jules Barbier et Hansen ;
musique de M. Ambroise Thomas. — La saison italienne.
— La musique à l'Exposition.
i5 juillet 1889.
^Eux des abonnes de l'Opéra, et ils
t]/y^^<-v^ sont Ic'gion, qui goûtent surtout la
^\^^y^^ danse, doivent être heureux. La saison
a c'té bonne : on leur a donne' une
cinquantaine de fois un ope'ra ancien avec un
ballet nouveau ; on vient de leur donner encore
un ballet, et celui-là sans opéra. De'cidément
Shakespeare est très dansant : on danse dans
Hamlct ; on danse dans Roméo (et vous vous
souvenez avec quel à-propos) ; on fait plus que
danser dans la Tempête: on danse la Tempête
elle-même et tout entière. A quand VOtJielîo de
Verdi avec le divertissement de rigueur ? Quand
IL
IQO K AN.NKK Ml SI CAL K.
fera-t-on inscrire au fronton du théâtre, en les
modirtani un peu, ces paroles connues des
Huguenots: « Elles dansent encore... Ils ne
chantent plus. »
La Tempête , ballet fantastie]ue, d'après Shakes-
peare, dit la partition. Ce d'après est délicieux.
Passe encore pour le Caliban de M. Renan, dont
rironie sereine et le scepticisme harmonieux
donnèrent jadis à la féerie shakespearienne un
curieux épilogue. M. Renan pouvait se risquer à
faire parler les personnages de Shakespeare après
et d'après Shakespeare; mais, fût-on M. Jules
Barbier, il est téméraire de les faire danser. Ariel,
Prospero, Miranda, qu'y a-t-il de commun entre
la danse et vous, êtres exquis, symboles déli-
cieux de ridéalismc, de la bienveillance et de
l'amour, de la compassion pour la souffrance et
de rindulgence pour les fautes humaines ?
Qu'ont à faire les entrechats et les gambades
avec ces mystérieuses féeries, que l'auteur de
Caliban appelait si bien « des batailles de l'idée
pure ! » Derrière les fantaisies, les bizarreries,
les obscurités même de la Tempête^ on entrevoit
du moins Téternelle antithèse du bien et du mal,
de la laideur et de la beauté ; on sent chez le
II
I
L ANNEE MUSICALE.
poète la croyance, la fortifiante conviction que
cette beauté, que cette bonté' triompheront un
jour et que leur règne arrivera. Si, comme on le
dit, la Tempête est le dernier drame de Shakes-
peare et l'adieu à son génie, c'est un adieu plein
de douceur et d'espérance ; c'est, après une
longue et douloureuse mclée avec les réalités
humaines, le repos et la consolation cherchés
dans les fictions surnaturelles et les rêves divins.
Il n'y avait pas là de pirouettes ; mais on en a
mis partout. M. Jules Barbier, relisant un jour
la Tempête^ aura trouvé que les noms d'Ariel et
de Miranda ne manquaient pas d'une grâce ailée,
presque dansante ; que Caliban était tout indiqué
pour figurer le sauvage traditionnel (voir l'Orion
de Sylvia)^ qui prend la taille aux danseuses
effarouchées et qui s'enivre ; que Ferdinand,
prince de Naples^ ferait un rôle à souhait pour
un joli petit monsieur frisé qui pivoterait sur
ses jambes grises et mettrait de temps en temps
la main sur son cœur. Prospero d'ailleurs ne
dit-il pas quelque part à quelqu'un : « Cette
sorcière, dans Tacccs d'une rage implacable,
t'enferma dans l'intérieur d'un pin, entre les
étroites cloisons duquel tu restas cruellement
102 L ANM:K MUSICAL!-:.
emprisonne pendant douze années. » Voilà un
motif chorégraphique qui s'imposait. — En voici
un autre non moins intéressant : « Les farfadets,
dit encore Prospero à Caliban, s'exerceront sur
toi. Tu seras criblé de piqûres aussi serrées que
les cellules d'un rayon de miel, et plus cuisantes
que si elles étaient faites par les aiguillons des
abeilles. » Et nous avons vu tout cela. Nous
avons vu Caliban livré aux voltigeantes abeilles
qui, de leurs flèches d'or, ont criblé son échine
de monstre; nous Pavons vu ensuite enfermé
dans le tronc d'un arbre. Nous avons vu d'autres
belles choses encore : d'abord, en plein ciel, un
blanc fantôme de femme, pareil à celui de la
mère de Max dans le Freischut:{. C'est la défunte
mère de Miranda qui prie les anges de veiller
sur sa fille. Puis le décor change et représente
une plage fleurie au bord d'un golfe bleu. Là
s'ébattent les libellules, en coquetterie avec
Caliban. Une barque paraît, d'où descend un
pêcheur napolitain, portant dans ses bras la
petite Miranda, qu'il abandonne au pied d'un
aloès. Ariel l'élève et la recueille dans une grotte
d'azur, où l'enfant devient la souple et spirituelle
M'^*= Mauri, aux pieds plus légers qu'Achille. Un
l'année musicale. 193
jour, Miranda, apercevant un navire, manifeste
un de'sir irrésistible de voir ce navire se briser.
Ariel aussitôt déchaîne la tempête et le vaisseau
fait naufrage. Parvenu sain et sauf au rivage, le
jeune Ferdinand s'éprend de Miranda, qui
le lui rend bien. On voit alors Ferdinand fendre
du bois, se battre avec une hache contre de
vilains géants, offrir à Miranda une corbeille de
fruits et faire encore mille autres gentillesses.
Enfin arrive un bateau superbe, chargé des plus
charmantes personnes ; Ferdinand et Miranda y
montent, et tandis que la proue du navire menace
M. Vianesi, le rideau tombe sur ce qu'on appelle
une apothéose. Maintenant relisez Shakespeare,
et tâchez de pardonner à M. Barbier.
Pardonnez aussi à ce genre artistique, et,
comme diraient les philosophes, à cette catégorie
de l'esprit humain qu'on appelle le ballet. Plus
je vois de ballets, plus je trouve que les jambes
sont décidément des moyens d'expression insuf-
fisants ; rien de plus difficile à comprendre que
les jambes, même aidées des bras. Si du moins
on pouvait compter, pour s'éclairer, sur les jeux
de physionomie: mais point. L'esprit s'égare au
milieu de ces aimables sourires, de ces moues
I()4 L ANNKK MUSICAL!:.
boudeuses et de ces frissons unirormemcnt mutins.
Veut-on, par exemple, en langage chorégraphique,
désigner un diadème, on s'enveloppe le front d'un
geste circulaire, qui peut tout aussi bien symbo-
liser la migraine que le bandeau des rois. Le reste
est à l'avenant. En trois actes de ballet, de ce ballet
surtout, pas une idée, et, pour le spectateur,
l'humiliation prolongée de ne rien comprendre.
Véritablement ce n'est pas la parole, c'est le
geste qui a été donné aux hommes et surtout aux
femmes pour déguiser leur pensée.
Il y aurait moyen cependant, il doit y avoir
moyen de faire mieux: de mettre dans un scénario
chorégraphique plus d'agrément et de poésie. On
composerait peut-être de jolis ballets avec les
contes de fée, avec la Biche an bois ou la Belle
au bois dormant. Un musicien d'aujourd'hui
pourrait accompagner de symphonies adorables
le sommeil de la Belle ou le passage du prince à
travers la forêt enchantée. Je souhaiterais là très
peu de pantomime et beaucoup de tableaux, de
paysages en musique. La fonte des balles du
Freischiit^ est un spécimen admirable du genre
que nous rêvons. Que diriez-vous encore d'un
orage comme celui de la Symphonie Pastoi'ale^
L AN.\KE MUSICALE. 1 Çp
OU bien, dans une grotte d'azur, au besoin celle
de la Tempête, de l'ouverture de Fingal de Men-
delssohn ?
Qui regretterait alors le pas consacré des
bijoux ou de l'éventail et ces éternelles sima-
grées, ridicules débris d'un art primitif, qu'il
faudrait laisser aux sourds-muets et aux enfants,
d'un art inférieur qui n'a jamais inspiré les grands
maîtres ni produit de chefs-d'œuvre, — cela dit
sauf le respect dû aux récits qu'on nous a faits du
Corsaire et de Gisèle ou les Willis ?
Dans une scène de son Caliban, au moment où
Prospero invoque les esprits bienfaisants, dont
le frémissement produit un accord presque
imperceptible, M. Renan a écrit en note: Air à
composer par Gounod. Ce n'est pas M. Ambroise
Thomas qu'il a désigné. Nous n'aurions pas non
plus songé au vénérable directeur de notre
Conservatoire pour organiser une sauterie. Ce
n'est ni à cet âge ni avec ce genre de talent
qu'on donne à danser. M. Ambroise Thomas
n'a rien de M. Léo Delibes. Je sais bien qu'il
a écrit le joyeux Caïd; mais il y a longtemps,
et l'on dit qu'il en garde toujours quelque
remords. Il a écrit aussi le ballet d'Hanilct,
ic)6 l'anm^e musicale.
mais i.VIIiVulct je prcTcrc beaucoup d'autres
choses au ballet.
Il serait dillicile de parler avec admiration de
la partition nouvelle de M. Ambroisc Thomas;
mais il serait malséant d'en parler sans courtoisie
ni déférence. On doit le respect à la vieillesse du
talent et peut-être encore plus d'égards à de
grands souvenirs qu'à d'heureuses promesses. On
discute l'œuvre d'un commençant ; on s'incline
devant celle d'un maître au terme d'une longue
et belle carrière. La musique de M. Ambroise
Thomas est ce qu'elle devait être : un peu pâle,
un peu grise; la flamme y manque, mais non pas
les reflets, et çà et là tel ou tel morceau : l'intro-
duction, le second pas des libellules, le sommeil
de Miranda, les chœurs dans la coulisse ; tout cela,
par la pureté du style, par le bon goût de l'ins-
trumentation, s'impose encore à notre estime. Il
a plu à M. Ambroise Thomas d'écrire une der-
nière fois un peu de musique; j'aurais mieux
aimé le voir s'inspirer de poésie que d'entrechats,
voilà tout. Il s'est rappelé, un peu plus tard que
de saison, les deux vers de la petite ronde :
Entrez dans la danse!
Voyez comme on danse!
l'année musicale. 197
N'est-il pas excusable d'en avoir oublie' le com-
mencement :
Nous n'irons plus au bois,
Les lauriers sont coupés!
Notre critique est un peu en retard avec bien
des c'trangers et des étrangères : une Ame'ricaine,
une Australienne, des Italiens et des Russes, sans
compter les Roumains, les Arabes et les Java-
naises! Cette année d'Exposition est une année
d'exotisme. Il y a déjà longtemps que le rôle de
Juliette a servi de début à M'^<^ Eames, une toute
jeune et charmante élève de M"® Marchesi, très
digne qu^on l'encourage, qu'on lui dise ses qua-
lités et même un peu ses défauts. Avec son profil
de jeune Diane et son élégance patricienne,
M^^° Eames est bien « la fille du seigneur
Gapulet ». Avec sa voix de cristal, elle est
bien la douce fiancée de Roméo, elle en est
moins l'amoureuse épousée. Le premier acte
et le duo du jardin conviennent mieux que le
duo nuptial à ce timbre clair, mais un peu
froid, à cette diction pure, mais encore ignorante
des accents qui vont au cœur, parce qu'ils en
viennent. La jeune artiste les connaîtra un jour;
198 l'an.nki-: musicale.
avec amant de grâce elle aura plus de passion;
plus sûre des notes, elle pourra se soucier davan-
tage des paroles, qui font aujourd'hui plus de la
moitié du chant. Elle saura mettre dans son rôle
plus d'effusion et de chaleur, et sa voix apprendra
à son tour, comme ses yeux, comme ses gestes,
les caresses et les sourires.
^mc Marchcsi est de'cidément la M""® de Main-
tenon musicale de notre temps : une autre de ses
élèves. M™® Melba, a chanté Ophélie. M™^ Melba
n'a pas plus de flamme que M'*^ qui suffirait presque à notre gloire. —
Notre Ope'ra dans ce siècle ? Deux étrangers, dira-
t-on, l'ont fonde. — Leurs chefs-d'œuvre ne
sont pas de nous; mais ils sont h nous, parce
qu'ils ont été créés pour nous et selon nous. Le
Rossini de Guillaume Tell^ le Meyerbecr des
Huguenots et du Prophète^ ne nous ont pas
apporté leur idéal; ils nous ont demandé le nôtre
pour y consacrer, y conformer leur génie, et nous
sommes de moitié dans leur gloire.
Aujourd'hui enfin, l'influence allemande règne
sans contredit sur le monde musical. La France
l'accepte, la recherche même, comme la plus
salutaire et la plus féconde; celle peut-être à qui
sera l'avenir; mais elle ne la subit pas aveuglé-
ment Fidèle à ses traditions, elle contrôle, elle
atténue, elle fait des réserves. C'est qu'en art ou
autrement, nous voulons bien être les amis de
tout le monde; nous ne serons jamais les esclaves
de personne.
La modération, voilà donc le signe distinctif de
notre art national. Quelle est d'autre part, en
France et ailleurs, la marque certaine de l'art
L ANNÉE MUSICALE. 22/
contemporain ? C'est, à n'en pas douter, le déve-
loppement de l'éle'ment instrumental.
L'évolution moderne est avant tout sympho-
nique, et de Haydn, qui créa la symphonie, à
Wagner, qui l'a introduite au théâtre, c'est
l'Allemagne qui a pris Tinitiative et gardé jusqu'à
nos jours la direction de ce mouvement, essen-
tiellement conforme à ses facultés et à ses goûts.
Au progrès instrumental a correspondu le pro-
grès expressif, et voici comment : l'orchestre a
mis au service de l'expression musicale des
ressources de plus en plus nombreuses et qui
paraissent encore indéfinies. Par l'orchestre, les
sentiments ont appris à se traduire jusque dans
leurs nuances les plus subtiles; les états d'âme
les plus délicats ont pu se rendre et la psycholo-
gie est entrée dans la musique où l'on a trouvé
déjà que parfois elle prenait une place excessive.
Tempérée et sage, cherchant dans un orchestre
de plus en plus complexe des moyens d'expres-
sion de plus en plus variés et de plus en plus
exacts, telle se présente à nous la musique de
notre pays et de notre temps. Telle nous allons
tâcher de la suivre à travers la période presque
séculaire que nous devons esquisser devant vous.
2jS I. ANNKE MISICALK.
Si j'étais oblige, messieurs, de vous parler en
une heure de tous les musiciens français du siècle,
celte confe'rence tournerait à la nomenclature. Il
faut que j'en passe, sinon des meilleurs, au moins
d'excellents. Et de ceux même dont je parlerai,
je ne saurais tout dire. Ne croyez pas que je fasse
fi des hommes ou des œuvres que je tairai, et
ne prenez cette impossibilité' de parler de tout
et de tous que pour une dernière preuve de la
richesse artistique de notre temps et de notre
pays.
Un des premiers noms qui se présentent et
s'imposent à nous est celui de Méhul. Pourquoi
celui-là de préférence? Pourquoi laisser Lesueur
par exemple, et Cherubini ? Parce que les Bardes,
en dépit de l'estime où Napoléon I-"" tenait cet
opéra, sont inférieurs à Joseph ; parce que l'auteur
de Lodoïska, des Abencei^ages et de la Messe du
Sacre, l'illustre Directeur du Conservatoire, mal-
gré l'admiration qu'avait pour lui Beethoven,
malgré le long honneur qu'il a fait à la France,
n'était pas Français. Méhul au contraire l'était,
de naissance et de cœur, et si nous tenons à
le saluer avant tous, c'est que le musicien de
Joseph est aussi celui du Chant du départ; c'est
L ANNEE MUSICALE. 229
que nous voulons avec lui déployer au seuil
de ce siècle français les trois couleurs de notre
drapeau.
On a souvent accusé notre musique d'être
légère et futile. C'est un reproche dont on peut
la justifier, et Méhul entre tous saurait nous y
aider. S'il est l'auteur spirituel et joyeux, presque
italien, dhine Folie, de VIrato, il est aussi le grave
et religieux auteur de Joseph. Joseph est à peine
un opéra, moins encore un opéra-comique; c^est
presque un oratorio. L'Allemand le plus sévère
n'y pourrait reprendre le moindre mot pour rire,
une seule concession à la frivolité française. L"im-
mortel auteur du Freischiit^, qui fut, soit dit en
passant, grand admirateur de notre musique,
jugeait ainsi Joseph: « une fresque musicale un peu
grise de ton, mais d'un sentiment, d'un pathé-
tique, d'une pureté de dessin et de composition à
tout défier. » — Weber avait raison : Joseph est un
peu gris de ton. Il manque là cette lumière dont
un Félicien David, par exemple, colorera un
jour les horizons de l'Orient. La nature et surtout
la nature exotique, n'était encore familière ni à
la littérature ni aux arts. Il n'y avait pas long-
temps que Rousseau Tavait découverte. Depuis
23() l'année musicalk.
quelques années seulement, la douce héroïne de
Bernardin de Saint-Pierre reposait sous les bana-
niers de rile-de-France et les Harmonies du
Nouveau Monde s'e'veillaient à peine sous les pas
de Chateaubriand. Mais dans Joseph^ à défaut de
couleur locale, quelle grandeur de Tinspiration
biblique, et, quelle profondeur des sentiments
humains ! Rappelons-nous seulement la page
admirable par laquelle débute l'ouvrage: Champs
paternels/ Hébron! Douce vallée! Par la pureté
mélodique, cet air est digne de Mozart; de Gluck,
par la vérité de la déclamation. Quelle beauté de
forme et quelles nuances de passion! Quels
regrets adoucis au souvenir déjà lointain de
Penfance écoulée jadis dans la solitude des pâtu-
rages chaldéens! Quel élan, j'allais dire quel
élancement de douleur au souvenir plus doulou-
reux du crime fraternel et de la vieillesse incon-
solée de Jacob ! Jamais la musique française
n'offrira de plus pathétiques beautés.
Nous allons en trouver de plus familières, dans
un genre auquel, nous l'avons dit, Joseph n'appar-
tient pas, mais qui nous a donné vingt chefs-
d'œuvre, dans un genre bien à nous et rien qu'à
nous, l'opéra-comique. Il faudrait écrire un
l'année musicale. 23 1
volume pour en suivre la veine féconde, le cours
discret et mélodieux. Nous voilà sur des eaux
toutes françaises, dont les éléments étrangers,
l'influence de Weher ou de Rossini par exemple,
légèrement sensible parfois chez les Boïeldieu ou
chez les Herold, n'ont jamais altéré la pureté
nationale.
L'année 1825 est à jamais mémorable dans
l'histoire de notre musique : c'est l'année de la
Dame blanche.
La Dame blanche ! Parmi ceux qui me font
l'honneur de m'écouter, quelques-uns peut-être
s'attendent à ce que je parle d'elle sinon avec
mépris, du moins avec un sourire indulgent,
presque ironique. J'en parlerais plutôt avec un
sourire attendri. Le vieux chef-d'œuvre n'est pas
encore un chef-d'œuvre vieilli. S'il trahit çà et là
l'influence alors presque universelle de Rossini,
qu'importe ? Rossini rayonnait alors comme le
soleil, pour tout le monde. Mais le fond des deux
génies est loin d'être identique. Rossini le sentait
lui-même, lorsque le soir de la première repré-
sentation de la Dame blanche., il disait au maître
français en l'embrassant : « Jamais un Italien,
fût-ce moi-môme, n'aurait écrit la scène de la
L ANNKE MrSICALF,.
vente. Nous n'aurions mis paiioui que des
Félicita ! »
Au lieu de ces Félicita, combien je préfère la
discrétion et la distinction de Roieldieu, qu'ad-
mirait Fauteur du Barbier^ dans cette scène bien
distribuée en épisodes alertes et variés ! Il n'en
est pas de plus naturelle et de plus vivante qui
marche d'une allure à la fois plus dégagée et
plus élégante, sans un moment d'embarras ou de
trivialité.
Il y a de tout dans la Dame blanche^ gaîté,
poésie, et à la mode française, de tout un peu,
jamais trop. La gaîté n'y descend pas à la bouf-
fonnerie ; la poésie ne s'y perd pas dans la sensi-
blerie de romance. Voilà bien cette poésie vrai-
ment française que Henri Heine aimait déjà dans
un autre chef-d'œuvre de notre Opéra-Comique,
mais qui n'est pas de notre siècle, le Déserteur
de Monsigny : poésie saine, pleine de naturel et
de vérité, poésie sans morbide\^a^ sans le frisson
de l'infini ; mais non pas, dans la Dame blanche
au moins, sans le frisson léger du mystère. Ce
vieux château, cet orage, cette légende, plus atti-
rante que terrible, cette apparition féminine et
voilée, tout cela donne à l'aventure du jeune
J
l'annke musicale. 233
sous-licutcnant et de la douce orpheline un
charme romanesque, dont Timagination fran-
çaise, après plus de soixante ans, n'est pas encore
de'senchantée. Qu'elle ne s'en désenchante jamais !
Continuons d'aimer, comme au temps de notre
jeunesse, la phrase rêveuse de Georges : D'un
billet si tendre je voudrais bien voir Vauteur !
ou cet adorable appel d'amour: Viens^ gentille
dame ! auquel l'accompagnement des cors ajoute
toute la poésie de la solitude et de la nuit.
Oublieux des complications et des raffinements
modernes, oublieux des proce'de's et soucieux
seulement du génie, écoutons dans la simplicité
de notre cœur les couplets touchants de « Pauvre
Dame Marguerite » ; la scène plus touchante
encore, et grandiose, celle-là, où George Brown,
redevenant Julien d'Avcnel, retrouve peu à peu
dans sa mémoire et finit par redire, avec les
ménestrels qui passent, le vieux cantique de sa
tribu. Ne rions môme pas, mesdames et mes-
sieurs, de la ballade populaire : D'ici voye:{ ce
beau domaine! Je gage que nous y découvririons
des grâces non encore fanées. Permettez-moi
seulement de vous en rappeler la hn. « Ma belle
enfant, dit à la petite fermière après la ballade.
2 34 ^ ANNKK MUSICAL!-:.
George Brown h la fois incrcdule et charme, je
vous remercie de votre conte. — Un conte,
reprend gravement Jenny, légèrement scanda-
lisée, et s'approchant du jeune homme: « Prenez-
garde, rcpcte-t-clle tout bas ! Elle vous regarde,
elle vous entend ! » Et ces mots éveillent à Tor-
chestre une seule note de harpe, qui vibre dans le
silence du soir comme une menace légère pour
les paysans épeurés, mais pour le jeune homme
comme un présage, et presque une promesse
d'amour.
Il y aurait trop à dire, pour tout dire sur
l'œuvre charmante, pour effeuiller cette partition
qu'un critique étranger a gracieusement nommée
la rose blanche de la musique française. Elle n'est
pas près de se flétrir. Des œuvres compliquées,
ingénieuses, intéressantes, des œuvres faites avec
talent, avec science, avec peine, pour les délices
des mages ou des mandarins, de ces œuvres-là
beaucoup pourront tomber, et sur leurs ruines
un fantôme léger reviendra longtemps encore,
celui de la dame blanche d'Avenel.
Après Boïeldieu, deux maîtres ont régné sur
rOpéra-Comique : deux maîtres inégaux par le
mérite et par l'âge : un musicien de génie, qui
l'annér musicale. 235
mourut jeune, Herold ; un musicien d'esprit, qui
ve'cut plus de 80 ans, Auber. Encore, pour couper
le fil léger mais fort, le fil de soie de cette aimable
vieillesse, fallut-il les e'preuves de l'année terrible.
Sans elle, Auber allait devenir le Ghevreul de
la musique française.
Vous le voyez, mesdames et messieurs, il y a
plus d^une demeure dans notre beau pays de
France; et les deux noms que nous venons de
prononcer marquent assez qu'il est diverses
façons d'appartenir à notre race. L'auteur du Pré
aux Clers lui appartient par des qualités essen-
tielles, par une entre autres, au moins aussi litté-
raire que musicale et très conforme en cela même
à la nature de notre génie : c'est le sentiment de
la couleur locale, ou plutôt historique. Il y a des
œuvres, des chefs-d'œuvre même, ceux de Mozart
par exemple, qui manquent de cet élément : la
Flûte enchantée n'a rien d'oriental ; Don Jiian^
rien d'espagnol. Il y en a d'autres, au contraire,
qui possèdent au plus haut degré la note pitto-
resque, comme les Huguenots et le Pré aux
Clercs. Herold fut, un peu avant Meyerbeer, un
grand décorateur, et le dernier acte du Pré aux
Clercs restera comme une évocation musicale du
2 36 i/a\m':i: ml: si cale.
Paris des Valois. Un Mchul, nous Pavons vu, ne
se préoccupait encore que de ses personnages, de
leurs sentiments et de leurs passions. Herold,
sans avoir un moindre souci des caractères, s'in-
quiète aussi de l'extérieur ; il encadre ses figures,
il esquisse derrière elles un fond de leur époque
et de leur pays. Après lui, les maîtres français,
d'origine ou d'adoption, feront comme lui.
Halévy saura trouver pour sa Pâque juive la cou-
leur hébraïque ; Meyerbeer fera des Huguenots
un vaste tableau d'histoire; Berlioz ouvrira sur
la silhouette d'une ville allemande la fenêtre de
Marguerite et l'Espagne de Bizet ne pâlira pas
auprès de celle de Mérimée.
Auber, au contraire, ne fut presque jamais
paysagiste. On l'a quelquefois appelé un Rossini
français; soit, un Rossini sans Guillaume Tell.
De ce Rossini ainsi découronné mais encore
admirable, Auber eut un peu Tesprit, l'abondance
et la facilité. La facilité, voilà le grand talent, si
l'on veut, le génie d'Auber. Le mot vint jadis et
tout naturellement, à propos du maître, aux
lèvres d'un écrivain et d'un orateur, d'un homme
de talent et de goût, d'un ministre... d'autrefois,
qui sait, même en musique, la valeur des hommes
l'année musicale. 237
et celle des œuvres. Quand M. Jules Simon dit
naguère : son nom est facilité, il a baptisé à nou-
veau l'auteur du Domino noir. Auber ne disait-il
pas lui-même : Herold avait la qualité; moi,
j'ai la quantité. — Cela n'était pas mal dit non
plus.
N'oublions pas cependant, messieurs, quele mu-
sicien de Haydée est aussi celui de la Muette ; qu'il
se trouve dans la Muette des pages étincelantes,
comme le début de l'ouverture et la scène du
marché ; une page superbe, peut-être la plus haute
inspiration du compositeur: l'air du Sommeil;
que la Muette enfin est le premier exemplaire d'un
genre qui nous a fait et nous fait encore honneur:
le grand opéra français. L'effort était un peu rude
et le moule un peu vaste pour celui qui Tavait
creusé. Mais d'autres parurent tout de suite: un
Rossini, un Meyerbeer, qui jetèrent dans la forme
prête des œuvres à sa taille, et l'auteur de Guil-
laume Tellj celui des Huguenots et du Prophète
fixèrent pour une longue et glorieuse période,
l'idéal que l'auteur de la Muette avait eu du
moins l'honneur d'entrevoir et de désigner.
A côté, bien qu'un peu au-dessous, de nos deux
illustres hôtes, Rossini et Meyerbeer, dont nous
238 l'année musicale.
ne parlerons pas davantage parce qu'ils ne sont
pas des nôtres, un compatriote, messieurs,
réclame une place : Halévy, le musicien juif de
la Juive. Qu'on nous permette ici d'effleurer,
sans sortir du domaine de l'art, une question ou
plutôt une querelle, qui n'a pas respecté même ce
domaine-là. Depuis quelques années, la mode
semble établie, ou rétablie, de haïr Israël, de
souhaiter même qu'on le persécute ou qu'on le
dépouille, de le calomnier, que dis-je, de le nier,
de lui refuser non pas les honneurs, mais l'hon-
neur, fût-ce celui du génie. A ces dénis systéma-
tiques, l'histoire de la musique ne ménage pas les
démentis éclatants. Comme Mendelssohn, comme
Meyerbecr, Halévy était de race Israélite, et si la
Juive est son chef-d'œuvre, c'est peut-être qu'il
y a mis les rancunes séculaires, les amertumes
secrètement dévorées de sa race. Belle vengeance
que celle-là, et noble réponse à la haine et à la
calomnie!
Quoi qu'on puisse dire, le second et le cin-
quième actes de la Juive sont parmi les plus beaux
de notre répertoire. La solennité biblique de la
Pâque n'a jamais été dépassée. Éléazaret Rachel
compteront longtemps encore entre les plus
l'année musicale. 239
grandes figures de la musique dramatique. Ne
soyons donc ni absolus, ni fanatiques surtout, et
ne traitons pas d'avares tous les fidèles de Moïse,
alors que les plus illustres d'entre eux enri-
chissent de pareilles offrandes le trésor de notre
patrie.
Pour résumer, mesdames et messieurs, un
aussi vaste sujet que le nôtre, si l'on peut user de
formules générales, c'est à la condition de ne leur
prêter ni un sens absolu ni une rigueur inexo-
rable et de ne jamais prendre les lois esthétiques
que pour des lois tolérantes et relatives, souvent
obéies, mais parfois contredites par les caprices
ou les hasards du génie. Notre musique française,
disions-nous au début, est avant tout modérée,
et voici que nous rencontrons, parmi ses repré-
sentants les plus glorieux, un maître qui parfois
ne laissa pas d^êtrc un peu excessif et exorbitant,
Hector Berlioz.
Berlioz apparaît dans notre histoire musicale
comme un génie d'exception, exubérant, presque
démesuré, avec certaines outrances d'imagination,
certaine recherche d'originalité, voire de bizar-
rerie, et au début de sa carrière, avec un goût
naturel alors, aujourd'hui suranné, pour le ro-
«40 l'année musicale.
nianiisnic de son cpoquc. La Symphonie fantas-
tique^ par exemple, à côie de belles ou charmâmes
pages, en offre qui ne sont que curieuses et excen-
triques. Berlioz était bien, lorsqu'il l'e'crivit, ce
jeune homme « d'une sensibilité maladive »,
dont il a fait son héros. Comme tous les enfants
du siècle a il avait lu Lara^ Manfred et le Cor-
saire », et le musicien se souvenait du lettré. Le
Requiem colossal, avec son Tuba mirum à triple
orchestre de cuivres, trahit encore une préoccupa-
tion exagérée de l'effet gigantesque et cherché
dans l'outrance d'une faculté qui fut peut-être la
faculté maîtresse de Berlioz : je veux dire la
faculté de la sonorité. Berlioz, passez-nous le
mot, fut un prodigieux sonoriste, le plus étonnant
virtuose d'orchestre que notre pays eût encore
connu. Son œuvre marque une étape considé-
rable, peut-être sans pareille, sur cette route du
progrès symphonique où marche notre siècle.
Parvenus dans l'histoire de la musique à des
pages fulgurantes comme la Marche Hongroise^
la Course à Vabhne^ ou le Bal che:{ Capulet^ arrê-
tons-nous et regardons en arrière: nous ne trou-
verons rien d'analogue et nous comprendrons
qu'on ait pu dire d'un Berlioz aussi bien que d'un
L ANNEE MUSICALE. 24I
Delacroix : ce n'est pas un chef d'école, c'est un
chef d'e'meute.
Berlioz n'est pas seulement symphoniste, mais
il l'est surtout. Non pas qu'il ait, comme les
grands classiques, écrit beaucoup d'œuvres pure-
ment instrumentales; au contraire il en écrivit
peu, et la Symphonie fantastique^ Haj'old en
Italie^ n'ont pu se passer d'un commentaire,
au moins d'un titre. Chez Berlioz plus que chez
tout autre, le poète et le musicien étaient liés. Il
ne séparait pas la note de la parole, au moins de
la pensée; dans la musique il cherchait moins la
musique en elle-même et pour elle-même, que
Fexpression des sentiments et des sensations,
et cette expression, il l'a demandée surtout à la
symphonie, aux combinaisons de sonorités et de
timbres.
Encore une fois, que de mécomptes réserverait
l'histoire de notre siècle musical à qui se flatte-
rait de l'embrasser d'une vue unique, de la suivre
sans éclectisme ni docilité ! Pouvait-on attendre
Berlioz, pouvait-on même l'entendre tout de suite
dans le pays et à l'époque où il parut? Les œuvres,
les chefs-d'œuvre même d'alors, avaient-ils pré-
paré l'oreille et l'imagination française à cette
u
242 L ANNKK Ml' SI CALE.
admirable Damnation de Faust, dont il y a quelque
douze ans, les beautés nous ont encore surpris.
Personne en musique ne nous avait parlé de telle
sorte, ni de telles choses, et Ton comprend que
Berlioz ait passé quand il parut, non seulement
pour un musicien, mais pour un penseur extraor-
dinaire. Plus épris de la légende dramatique que
des formes théâtrales accoutumées, se défiant des
sujets littéraires qu'on goûtait alors et des
librettistes qui les accommodaient, il appropria à
sa musique des sujets de son goût, tirés par lui
de Virgile, de Shakespeare et de Goethe.
Comme tous ceux de notre âge, nous connais-
sons mal le théâtre de Berlioz, ne le connaissant
que par ouï-dire et par la lecture. De ses autres
ouvrages, la Damnation de Faust est le plus po-
pulaire aujourd'hui; et depuis qu'elle nous a été
révélée, la faveur publique et la reconnaissance
nationale peuvent se partager entre deux chefs-
d'œuvre de musique française issus d'un chef-
d'œuvre allemand, et qui par un heureux et rare
concours se rehaussent l'un Pautre au lieu de
s'éclipser : Le Faust de Berlioz et le Faust de
Gounod. De nos deux Faust^ celui de Berlioz est
sans contredit le plus allemand, le plus gœthesque.
l'année musicale. 243
Quels sont en effet les deux principaux per-
sonnages du poème? Faust et Mephistophe'lès.
Voilà les grands interprètes, les porte-paroles de
Gœthe. Entre eux Marguerite s'efface; l'aventure
de rhumblc fille n'est qu^un e'pisode dans cette
vaste e'pope'e de l'âme masculine. A l'exemple de
Gœthe, Berlioz a laissé son héroïne au second
plan; il l'a faite un peu pâle, un peu raide aussi
et presque gothique, trop pareille à la Marguerite
d'Eugène Delacroix. Non pas que la Chanson du
roi de Thulé, par exemple, manque de couleur
archaïque; au contraire elle s'accorde très bien
avec l'ensemble de l'œuvre et les visions pitto-
resques que le musicien éveille en nous. Non pas
que l'air admirable de Marguerite abandonnée ne
plie sous le faix d'une morne tristesse. Mais
quelque chose manque à cette figure de femme :
un peu de grâce et de tendresse; l'air de Faust :
Merci^ doux crépuscule^ le duo, sont parmi les
moins bonnes pages de cette partition, qui ne
laisse pas une impression d'amour.
Hâtons-nous de dire qu'elle en laisse bien
d'autres et de non moins profondes. Il est deux
sentiments, essentiels au poème de Gcrthe et
dont Ikrlioz a été l'admirable interprète: le scn-
244 '^ A.NNKE MISIGALK.
timcnt de la nature, et le sentiment surnaturel,
ce dernier dans l'ordre fantastique et dans Tordre
religieux tour à tour. Voilà la source des plus
grandes et des plus originales beautés de la Dam-
nation; sources abondantes et pures, d'où le
chef-d'œuvre a jailli. Berlioz a regarde, ou
e'couté l'homme aux prises avec la nature, avec
le De'mon, avec Dieu, et de ces trois états d'àmc
il a fait de magnifiques tableaux. Le temps nous
manque pour évoquer ici plus que de rapides
souvenirs. Rappelons-nous seulement les pages
capitales et comme les sommets de l'ouvrage :
Faust seul dans les champs au lever du soleil ;
Faust rentré dans sa cellule, la mort appelée,
étreinte par lui avec la coupe empoisonnée, et
brusquement repoussée quand retentissent à l'au-
rore les cloches de Pâques et les cantiques de
résurrection. Dans ces deux scènes déjà, la
poésie est égalée, que dis-je dépassée, grâce aux
privilèges divins de la musique, et surtout de la
symphonie. Quelles paroles sauraient peindre à
elles seules un paysage comme le paysage du
début, à la fois printanier, matinal et solitaire?
On voit le jour poindre, on entend les oiseaux,
les sources et la brise, la terre embaume, les
l'année musicale. 245
paysans chantent et dansent sur le gazon. Mais
voici qu'un promeneur paraît, traînant à pas
lents son incurable mélancolie. Une phrase très
brève, quelques notes discrètes, disent tout bas
son ennui, et peu à peu la petite phrase se for-
tifie, se repète, comme se répètent les phrases
musicales : avec mille développements, mille mé-
tamorphoses; le ciel s'assombrit, tout se tait, et la
nature compatissante s'attriste de la tristesse d'un
seul de ses enfants.
De quelle profonde tristesse ! Sous le poids de
quelle misère chancelle le vieux pèlerin de la vie,
regagnant sa cellule stérille! Il y a dans le retour
de Faust à son laboratoire certains soupirs de
lassitude, certains cris de détresse tels que la
musique peut-être n'en avait pas encore laissé
échapper.
Mais, à traiter ainsi à vol d'oiseau un aussi
vaste sujet, que de regrets on éprouve ! Beaucoup
d'autres scènes de ce Faust demanderaient une
étude non seulement musicale, mais littéraire, au
besoin philosophique. On aimerait à suivre tout
entière une œuvre aussi pleine de pensées, à
montrer, par exemple, dans la superbe invocation
de Faust à la nature, un hymne comme il n'en
246 t/anni':i-: musicale.
avait pas encore clé chante, la première explo-
sion en musique du sentimeni très moderne, fait
de souffrance et de joie, qui pousse parfois Thu-
manite' à se réfugier dans l'univers, à s'oublier et
à se perdre en lui. Quelle merveille encore, peut-
être la plus originale de toutes, que la longue
scène des Roses et du sommeil de Faust, de Faust
couché parmi les fleurs, au bord d'un fleuve
allemand, et bercé par le chant de Méphisto-
phélès, par le murmure des sylphes et des follets.
Ici un autre sentiment se mêle au sentiment de la
nature : une tendresse presque divine par la dou-
ceur et la pureté, amollit un instant l'ame diabo-
lique. Méphistophélès a pitié de Thomme; il le
laisse reposer une heure parmi les roses et les
rêves d'or ; il le regarde avec une vague bonté, et
ce mouvement de compassion, cette courte trêve
à l'ironie, à la haine, ajoute à l'étrange figure un
trait d'humanité, je dirais presque de paternité
passagère et mystique, que le poète philosophe
n'aurait pas désavoué.
Après Berlioz, qui fit dans son oeuvre une si
grande part à la nature, gardons-nous d'oublier
un maître d'un génie moins vaste assurément,
moins littéraire surtout, mais très personnel.
I
i
24:
unique même, le premier repre'sentant de l'exo-
tisme en musique, Félicien David. Il a cté un
paysagiste d'Orient ; il Ta e'te, avant tout le
monde, mieux que personne après lui, et il n'a
pas été autre chose. Auber disait, lors de l'im-
mense succès du Désert: Bravo, bravo! mais
attendons le jour où il descendra de son chameau.
— C'est bien là que les confrères de Félicien
David, ou ses ennemis, devaient l'attendre. Il eut
tort d'en descendre une ou deux fois, de son
Pégase d'Afrique, et l'on ne retrouva que par
intervalle, dans la Perle du Brésil ou dans Her-
culamim, le musicien, j'allais dire le peintre du
Désert et de Lalla-Roiikh, celui qu'un orateur
éminent, artiste délicat, M. Rousse, nous rappe-
lait naguère ainsi : « Félicien David, bercé sans
pouvoir s'éveiller jamais, au murmure des nuits
embrasées de Memphis, redit comme dans un
rêve le chant haletant de la caravane et les bruits
endormis du désert*.»
On ne saurait, parler plus musicalement de
musique. Voilà bien les mélodies de Féli-
cien David : elles dorment à demi, elles
I. Réponse de M. Rousse au discours de réception du
vicomte E. M. de Vogue à l'Académie française.
248 l'année musicalk.
rcvent ; leurs rythmes languissants ressem-
blent à l'haleine d'un sommeil tranquille.
Dans l'immense univers, Félicien David s'est
choisi un royaume : l'Orient. Il en a été le mage
mystérieux et doux. Mélancolique, et comme
retiré en lui-même, il a fermé l'oreille aux voix
de l'humanité pour surprendre celles de la nature,
et de cette nature lointaine, que la musique
n'avait pas encore interprétée, il a su rendre
sonores certains aspects visibles que préféra son
génie : la splendeur du jour, la sérénité de la
nuit, l'immobilité et presque jusqu^au silence des
grands horizons transparents et purs.
Ne vous semble-t-il pas, mesdames et mes-
sieurs, que nous ayons évoqué tous nos morts ?
Il en est un pourtant, que nous ne vous avons pas
encore rappelé. Nous viendrons à lui tout à
l'heure. Si glorieux que soit le nom, si regret-
table que soit la perte de Georges Bizet, il con-
vient peut-être, avant de parler de lui, de parler
d'un de ceux qui l'ont devancé dans la vie et qui
lui survivent, de saluer avant lui le plus célèbre
de ses aînés, qui fut un peu son maître, le plus
grand de nos musiciens vivants, que tout bas
déjà vous avez tous nommé, Charles Gounod.
!
L an.xkp: musicale. 24g
Parmi les vivants comme parmi les morts, il
faut choisir. On le peut heureusement et nous
manquons moins de compatriotes et de contem-
porains éminents, que du temps ne'cessaire à leur
complète louange. Si, pour des raisons diverses,
nous ne parlons ici que de M. Gounod, deM.Saint-
Saëns et de M. Lalo, que les Ambroise Thomas,
les Reyer, les Massenet, les Delibes, les Guiraud,
les Widor, les d'Indy et d'autres encore nous
pardonnent un silence involontaire.
Absents de cette rapide revue, ils sont pré-
sents à notre souvenir et j'en suis sûr, au vôtre ;
nous faisons à chacun sa part dans la gloire de
notre pays.
Charles Gounod! Je crois, que nous sommes
tous d'accord pour lui rendre le premier hommage
et les premiers honneurs. Il a été le grand char-
meur de notre temps, et nous pouvons, hélas! à
l'égard des morts, d'un Berlioz et d'un Bizct, nous
reprocher assez de dénis de justice, pour saisir
une occasion, surtout aussi légitime, de fctcr le
génie encore vivant parmi nous.
On a tâché pourtant d'amoindrir l'cL'uvrc de
Gounod, de ne voir dans l'auteur de Faust et de
Roméo qu'un musicien de salon, ou d'alcove.
2^0 L ANNin-: MUSICALK.
l'interprète langoureux et languissant de molles
et mièvres tendresses. La tache est impie, et par
bonheur elle est ingrate pour ceux qui Tentre-
prennent et qui ne sauront, je Tespère, la mener
à bonne ou plutôt à mauvaise lin.
Le musicien de Faust et de Roméo^ il serait
pue'ril d'y contredire, il est presque superflu de le
dire, est surtout un musicien d'amour; mais c'est
le musicien des plus vraies, des plus grandes des
plus parfaites amours. Dans sa musique comme
dans les âmes, j'entends les âmes complètes et
choisies, l'amour est l'accord ide'al des sentiments
et des sensations; la volupté n'en est pas absente,
vous le savez bien, vous qui connaissez la scène
du jardin de Faust, mais elle n'y règne pas seule;
en tout cas, elle n'y règne jamais ni par l'audace
ni par la brutalité.
Gounod, qu'on ne s'y trompe pas, a, dans le
passé de la musique, et dans ce passé le plus
glorieux, de lointaines et profondes attaches. Par
la simplicité, par la pureté de certaines mélodies
comme le Soir ou le Roi de Thulé, ou la cava-
tine : Salut^ demeure chaste et pure^ ou le duo :
Laisse-moi contempler ton visage fje m'arrête,
ayant trop à dire), par de pareilles inspirations.
l'année musicale. 2bl
il rappelle nos vieux maîtres, les simples et les
purs, les Gre'try et les Boïeldieu. D'autres fois, il
va plus haut, éveiller des échos encore plus
glorieux : quand on a écrit l'adieu nuptial de
Gapulet à Juliette, et l'invocation à Vesta, de
Polyeucte^ on peut aimer Mozart et Taimcr
d'amour filial : on est de sa famille.
Le talent de Gounod porte bien le signe de notre
race : il est tempéré et se garde de tout excès. Notre
époque, un peu amie de l'exagération en tout genre,
ne serait peut-être pas éloignée d'en faire un
reproche au maître; l'avenir au contraire lui saura
gré de cette conformité avec l'éternel esprit de la
France. On lui pardonnera d'avoir réduit l'im-
mense poème de Gœthc et le drame plein de péri-
péties de Shakespeare; de les avoir, je dirais rape-
tisses, si c'était rapetisser un sujet de n'y voir que
Pamour. On lui pardonnera, parce que cet amour,
il Ta chanté comme personne peut-être ne l'avait
fait encore; parce que sa Juliette au balcon est
aussi tendre et aussi pure, aussi délicieusement
vierge et femme que celle de Shakespeare; parce
que, dût-on m'accuscr de blasphème, sa Mar-
guerite est peut-ctrc plus charmante et plus tou-
chante uue la Grctchcn de Gœthc. Gounod a
252 l'annî:e Ml si cale.
compris avec moins de i;randcur religieuse que
Berlioz la veillée pascale de Faust. C'est par le
sentiment de la nature et non par le sentiment de
Dieu qu'il a rappelé Faust à la vie et il y a là une
nuance esthétique et morale sur laquelle je n'in-
siste pas. Gounod n'a pas trouvé non plus Fad-
mirable scène du sommeil, que nous rappelions
plus haut, ni fait planer sur Faust endormi l'in-
cantation presque paternelle du Démon attendri.
Il a donné une part moins grande à l'élément pitto-
resque: il n'a pas, comme Berlioz, ramené sous
la fenêtre de Marguerite en larmes les soldats et
les étudiants qui naguère avaient passé sous la
fenêtre de Marguerite heureuse. Son Méphisto-
phélès est moins diabolique et son Faust moins
humain que ceux de Berlioz. Mais sa Marguerite
est la Marguerite idéale. A la douce et triste
enfant, il a voué tout son génie; c'est sur le
seuil de la petite maison fleurie qu'il a versé tous
ses trésors. Le Faust de Berlioz est d'une grande
imagination et d'ungrand esprit; celui de Gounod,
d'un grand cœur. Ily a, messieurs, un beau mot de
saint Augustin; il me revient à propos de Gounod,
qui du reste se plaît à le citer. Ama et fac quod
visy aimez et faites ce que vous voudrez. C^cst par
l'axxke musicale. 253
Tamour qu'un maître comme Gounod a fait de
nous ce qu'il a voulu, et de lui comme de son
héroïne che'rie, les anges là-haut pourront dire
un jour: Seigneur! il a beaucoup aime.
On l'aura payé de retour. Il aura été compris,
admiré vivant, plus heureux que le pauvre Bizet,
dont la mort seule a consacré la gloire. S'il vivait
encore, le jeune et brillant auteur de VArlésienne^
de Carmen^ quelle joie nous aurions de lui dire
notre admiration, de lui offrir les excuses du pays
qui le dédaigna, pays aveugle jadis au double
rayonnement du soleil de Provence et du soleil
d'Espagne. Il a été parmi les siens, et les siens
ne l'ont point connu. Il était pourtant bien à nous,
il était bien de notre race et de notre temps : de
notre race par la clarté, la vivacité, la précision
et la concision; de notre temps, par l'habileté
technique, par son talent égal à son génie, par la
science de l'harmonie et de l'instrumentation, par
l'instinct le plus juste de la scène, l'intuition
toujours lucide et raisonnable de ces rapports
délicats entre la musique et la poésie, qui sont
l'essence même du drame lyrique. LArlésienne^
Carmen^ furent des exemples inattendus et d'abord
incompris, de vérité, de naturel et de vie, d'équi-
1.")
2 54 ^ ANNKK MUSir.ALI^.
libre enirc le livret et la pariiiion, entre les
paroles et les notes. Bizet c'tait fait pour trouver
non pas un compromis boiteux, mais la conci-
liation harmonieuse entre les droits et les devoirs
de deux arts e'galement susceptibles de se com-
biner et de se contredire.
Les œuvres de Bizet tirent d'abord crier au wa-
gne'risme. Aussi bien, à quoi ne firent-elles paS
crier? Elles firent même bâiller : V Arlésienne
parut cnnuveuse comme Carmen immorale. Des
reproches pareils, le pauvre Bizet ne se plaignit
pas, mais il en mourut peut-être. On marchan-
dait alors à Wagner, on lui refusait même l'ido-
litrie qu'on lui prodigue aujourd'hui; il était
pour la France le roi des épouvantements. Bizet
le jugeait avec plus de sagesse. Au grand et dan-
gereux maître, il ne sacrifiait pas tous les autres,
fût-ce lui-même. Il le comprenait, Tadmirait,
mais ne l'imitait guère. Il trouvait chez Wagner
des ferments inconnus et puissants, mais peut-
être mortels au tempérament de notre race. S'il
eût vécu, il n'eût profité qu'avec prudence du
génie colossal et terrible qu'il ne faut approcher
qu'en tremblant. Il eût été capable de conspirer
avec lui, mais comme le grand poète orateur se
l'annke musicale. 255
vantait un jour d'avoir conspiré avec la révolu-
tion : comme le paratonnerre conspire avec la
foudre.
Vous le voyez, mesdames et messieurs, au déclin
du siècle nous nous retrouvons nous-mêmes, avec
nos facultés, nos qualités primitives et durables.
Nous avons gardé notre équilibre et la fée de la
sagesse ne nous a pas encore trahis. Nous ne
donnons guère qu'en politique le signal et
l'exemple des révolutions ; en politique seulement
nous faisons les premières expériences et nous en
payons les frais; nous sommes aventureux, mal-
heureux, parfois coupables, et de nos essais, de
nos souffrances et de nos fautes, ce sont les autres
qui tirent des leçons sans périls, des profits gra-
tuits et du bonheur, hélas! sans reconnaissance.
En art, et notamment en musique, nous avons plus
de chance, ou plus de sagesse, et nos voisins, à
leur tour, daignent quelquefois travailler pour
nous. Créatrice et longtemps souveraine incon-
testée de la symphonie, TAllemagne attend depuis
longtemps déjà un successeur, non pas de
Beethoven, car Beethoven n'aura peut-être jamais
de successeur, mais au moins de Mendelssohn.
Personne encore n'a paru là-bas : ni Schumann,
2?() L ANNKK MISICALK.
mali^rc son minicqui fut d'autre sorte; ni Brahms,
ni Ratf, malgré leur talent, pour recueillir le
glorieux he'ritage. Je ne sache pas que l'Allemagne
ait cniendu jusqu'à ce jour une svmphonic digne
de Mendelssohn... Je me trompe, clic a pu Tcn-
tcndre, cette symphonie, mais sans pouvoir la
revendiquer, et je sens quelque orgueil à le dire,
cette symphonie est française, c'est la symphonie
en lit mineur de M. Camille Saint-Saëns.
Voilà non pas notre unique, mais notre princi-
pale raison de nommer ici M. Saint-Saëns. C'est
moins de Samson et Dalila, du Déluge^ d'Henri
VIII, maigre' leurs grands mérites, que nous vou-
lons nous faire et lui faire honneur, que de la sym-
phonie en lit mineur. M. *Saint-Saëns, comme
M. Gounod, a beau n'être pas mort, il est bon de
le proclamer bien haut, c'est un très grand musi-
cien. Les sonates pour piano et violon, pour piano
et violoncelle, les concertos, les symphonies, sur-
tout la dernière, où se concilient par je ne sais
quel miracle toutes les traditions classiques et
toutes les tendances modernes, voilà les œuvres,
je dirais volontiers les chefs-d'œuvre de M. Saint-
Saëns qui ont fait enfin à notre pays, dans le
domaine de la symphonie, dans les régions les
L ANNEE MUSICALE.
plus hautes et les plus pures de l'art, et de l'art
nouveau, la place que nous avons aujourd'hui,
et qui pourrait bien être la première. Nous
e'cartions tout à l'heure le nom redoutable de
Beethoven. En ve'rité, Camille Saint-Saëns est le
seul de nos compatriotes et de nos contempo-
rains qui, parfois et à la de'robée, nous ait fait
murmurer ce nom tout bas.
Enfin, messieurs, il nous reste un dernier
maître à saluer, M. Lalo. Son nom, depuis long-
temps connu, estime d'une rare élite, était ignoré,
ou dédaigné, ou redouté de la foule. L'œuvre que
vaguement on savait signée de ce nom, avait une
légende, mais un peu la légende du Juif-Errant :
on en parlait toujours sans pouvoir ou sans vou-
loir l'entendre ; pas un directeur de théâtre
n'avait l'envie ou le courage de la représenter.
Il s'en trouva un pourtant, de plus d'audace ou de
goût. L'œuvre parut, et elle plut ; elle plut à tout
le monde.
On avait à se faire pardonner, on s'excusa
loyalement par des applaudissements que dix-
huit mois n'ont pas encore lassés. On cria
presque au chef-d'œHivre et Ton eut raison : je
crois que le Roi (VYs en est un, le seul peut-être,
15.
258 l'aNNKE Ml'SICALK.
en tous cas le dernier cjui se soii produit en
P^rancc depuis Carmen.
Ce Roi d'Ys^ par lequel il nous plaît de finir,
est l'e'pilogue et comme la conclusion naturelle,
presque logique de notre entretien ; c'est le plus
récent témoignage de notre vitalité artistique et
de notre identité. C'est une œuvre de progrès,
non de révolution : de progrès simplement
accompli, sans charlatanisme ni réclame, sans
théorie ni phrases. C'est aussi une œuvre de juste
milieu, d'éclectisme et de mesure, un moyen
terme et un trait d'union, un dernier exemplaire
du génie français, tel que nous avons tâché de le
définir. Je pourrais, si je n'avais déjà abusé de
votre attention, vous montrer dans l'œuvre de
M. Lalo, au lieu de conflits et de disparates tou-
jours à craindre aujourd'hui entre des systèmes
ennemis, la conciliation, ou plutôt, ce qui vaut
mieux, la négation, et la négation impartiale de
tous les systèmes. Il n'y a dans le Roi d'Ys rien
ou presque rien de Wagner, ni de Verdi, ni de
Gounod, pour ne citer que les trois maîtres
contemporains de la musique dramatique; mais
il y a, sous une forme constamment nouvelle, le
vieux fonds, le fonds éternel de notre génie : la
L ANNKi: MUSICALE. 2^9
clarté, la proportion, la sincérité, le bon sens et
le bon goût, toutes les qualités enfin, qui dans
une œuvre vraiment nôtre, s'allieront toujours au
sérieux et à la science.
Gardons tout cela, mesdames et messieurs.
Malgré les influences et les attraits du dehors,
demeurons nous-mêmes. N'allons pas, trop
dociles satellites, nous éclipser dans les ombres,
fussent-elles colossales, que nos voisins projet-
tent sur nous. Traversons les zones obscures
avec notre modeste, mais clair flambeau ; un jour
peut revenir où tous le béniront comme un
phare. La France n'a jamais été, du moins en
musique, la maîtresse des nations. Elle en serait
plutôt la médiatrice. Le titre est assez beau pour
suffire à sa gloire dans le passé comme à son
ambition dans Tavenir.
TABLE DES MATIERES
I. Théâtre de i/Opéra : Roméo et Juliette, opéra en
5 actes, paroles de MM. Jules Barbier et Michel Carré,
musique de M. Charles Gounod i
II. Nos Compositeurs 25
I. M. Charles Gounod 28
II. M. Ambroise Thomas 38
III. M. Ernest Reyer 46
IV. M. Camille Saint-Saens 57
V. M. Jules Massenet Ch)
VI. M. Léo Delibes 82
III. Théâtre de l'Opéra-Comique : l'Escadron volant
de la reine, opéra comique en 3 actes, paroles de
MM. Ad. d'Ennery et Brésil, musique de M.H.Litollï'.
— Reprise du Pré aux Clercs 97
IV. Théâtre de l'Opéra-Comique : la Cif^ale madrilène,
opéra comique en 2 actes, paroles de M. Léon
Bernoux, musique de M. Joanni Perronnet. — Les
Concerts : Symphonie de M. César Franck ; le
Wallenstein, de M. d'Indy. — M. Bouhy; Madame
Materna ; M. Padcrewski i i 5
V. La Servante Maîtresse, de Pcrgolèse. — Théâtre
DE l'Odéon : les Erinnyes, tragédie antique de M.
Lccomte de Lisle, musique de M. Massenet i.)3
202 L ANNKE MUSICALK.
VI. TuKATRE DE l'Opkra - CoMiQUE : Esclarmondc,
opéra romanesque en 4 actes et 8 tableaux, paroles
de MM. Alfred Blau et Louis de Gramont, musique
de M. J. Massenet 1 57
VII. Stendhal critique musical 177
VIII. — Théâtre de l'Opéra : la Tcmpctc'y ballet en
3 actes, d'après Shakespaere, de MM. Jules Barbier
et Hansen, musique de M. Ambroise Thomas. —
La saison italienne. — La musique à l'Exposition. 189
IX. Harmonie et Mélodie 211
X. La Musique Française au xix--- siècle 221
COMPIEGNE
MPRiMERIE HENRY LEFEBVRE
31, RUE SOLl'CRINO, 31
ML L'Année musicale et draina-
270 tique
• 8
P2A6
1888/89
MlisÎG
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